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le sacrifice de ma vie

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Nina Peronnard

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Des chaussures j’en ai tellement. Ma passion pour les chaussures est à ce point immense qu’elle encombre la totalité de mon appartement. Dans le placard de l’entrée, entre les rangées de livres de ma bibliothèque. Mais aussi sur les étagères de la salle de bain à côtoyer les serviettes et puis à côté des casseroles dans la cuisine. Si vous jetez un coup d’œil sous mon lit, vous ne trouverez pas un seul mouton. Mais plutôt une colonie de chaussures. On les croise dans ma cave, sur chaque marche d’escalier et jusque dans le grenier. Et là vous vous dites que je suis l’une de ses accros du shopping girly qu’on voit se pavaner dans les films. Vous avez presque raison, parce qu’à la différence des accros du shopping girly, ma passion pour les chaussures tient aux merveilleuses, fantastiques. Sensationnelles. BASKETS. Elles sont si confortables.
La plupart des gens portent des chaussons quand ils sont à la maison. Moi je porte des baskets. ATTENTION ! Ce sont des baskets d’intérieur, que je n’ai jamais porté en extérieur. Quand je vais travailler, je mets des baskets. Pour faire mes courses, je suis en baskets. Pour mon shopping, c’est baskets aussi. Quand j’ai un rencard je suis en basket. Je sors mes poubelles en basket.
Et pour le sport ? Bah, je n’en fais pas. Je n’en trouve pas l’utilité, je m’aime comme je suis. De l’écart inexistant entre mes cuisses à mon double menton. Attendez, mon double menton c’est une blague pour faire rire les enfants. Le reste du temps j’ai un port de tête très gracieux. Et ma santé va bien.
J’ai bien conscience que ma passion pour les baskets est quelque peu exagérée. Je dépense beaucoup d’argent pour des pairs de chaussures qui me permettront de marcher jusqu’à mes 1000 ans surement. Mes proches ne comprennent pas une telle passion. Et pourtant, Géraldine est comme moi sauf qu’elle, elle collectionne les bouts de verre polis qu’elle trouve sur la plage. Ça ne lui coute pas un sous et en plus ça prend moins de place. Et mon ami Christophe collectionne les filles. C’est mauvais pour le moral. Alors qu’une pair de baskets, ça ne fait de mal à personne. Sauf si on s’en sert pour les lancer sur les autres comme ma prof de gym au collège. Mais c’est une autre histoire.
Mes relations se sont détériorées à cause de ma passion. J’arrive à mes 35 ans et je dois faire de la place pour une personne dans ma vie. Et dans mon appartement.
J’ai donc décidé SEULE, sans l’aide de personne - Et surtout à l’abri des regards capables de juger mes crises de larmes - de me débarrasser de toutes mes pairs de baskets, sans exception. C’est un peu extrême, tout à fait. J’acquiesce en ce moment mais tu ne peux pas le voir. Mais je DOIS éradiquer cette passion dévastatrice, au grand jamais. Et à mon grand désespoir.
Ce matin, 9h00, j’ai sorti un sac poubelle. J’ai plutôt sorti le rouleau de sac poubelle et je suis allée en acheter un second au supermarché. J’ai commencé par mes pairs de baskets les plus retranchés au fond de mes placards. Celles que je ne mettais presque plus. Plus du tout en fait. Et quand ce fut fini, j’emballais celles sur le premier rang de mes étagères. Mon cœur commença à se fissurer. Et je sentais ma lèvre inférieure se tordre. La boule au ventre.
11h04 je commençais à emballer mes baskets au grenier, puis celles qui étaient à la cave. A 11h35, j’ai failli feindre à ma parole. J’avais retrouvé des baskets dont j’avais oublié l’existence et je me lançais dans un essayage de mes plus belles baskets. Puis à 11h54, je revenais à la réalité et j’explosais en sanglot, au milieu de ses centaines de pairs de baskets. Il me fallut plus d’une demi-heure pour me rendre à l’évidence et continuer mon grand nettoyage. Je me relevais faible, telle une feuille d’automne. Le visage encore tordu par les larmes. J’empoignais le sac poubelle à moitié plein et y enfouissais les baskets sans presque les regarder.
16h45, mon salon n’était plus qu’un océan de sac poubelle qui renfermait... Non, je ne veux pas y penser.
En face de chez moi, il y a un local qui redistribue des donations aux plus démunis. Je mis presque deux heures à tout descendre dans le local. L’homme de l’établissement dû m’arracher le sac poubelle des mains. Je le regardais avec mes gros yeux de chat pour essayer de l’attrister mais rien n’y fit. Il acceptait toute ma collection de b...
J’allais à remonter chez moi, chaussettes aux pieds. A la fois fière de ce que j’accomplissais aujourd’hui mais tellement brisée. J’avais l’impression d’avoir perdu un enfant. Ou même deux. J’avais perdu un millier d’enfants.
Sur le bitume, le regard perdu entre les fissures sur la route, comme sur mon cœur, je me cognais le petit orteil contre le pied d’une table en bois. Elle était là, au milieu du trottoir. Que faisait une table ici, sur le trottoir, juste devant mon orteil ? Alors, les larmes se mirent à couler. Toutes les larmes de mon corps. Toutes celles refoulées depuis ce matin. Elles sortaient et se mélangeaient aux flaques de pluie, tandis que je me recroquevillais sur moi-même. La douleur était trop intense. Mon petit orteil. On allait me l’amputer. Je me berçais pour ignorer la douleur, laissant échapper des cris de souffrance. Je suppose que les passants me prenaient pour une folle.
Je n’en étais pas loin.
Le sacrifice était trop intense. Je ne pouvais pas me séparer de toute mon histoire. Et mon orteil qui rendait l’âme. Ah ? Qui finalement reprenait vie. Quand je fus sûre que la douleur avait totalement disparue, je courrais dans le local. Je ne pouvais pas toutes les quitter. Non, je le refusais. « BERNARD ». L’homme qui vidait les sacs poubelles s’appelle Bernard.
Je me vis comme dans l’un de ses films d’action où Tom Cruise exécute des cascades incroyable en plongeant aux milieux de mes bijoux. A l’aide de mes ongles j’ouvrais le premier sac poubelle et en sortait la première pair de basket qui me passait sous la main. « Je garde celles-ci Bernard ».
Alors je rentrais chez moi, baskets aux pieds.
Elles sont si confortables.

PRIX

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Francoise Rohee · il y a
Agréable à lire, à mettre en scène ce serait rigolo !!!
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Bravo pour cette jolie histoire de baskets... ça me fend le cœur, c'est un peu cela que l'on ressent au final dans votre histoire, j'ai souri quand vous revenez voir Bernard pour en reprendre une paire, je crois que celle-là aura à l'avenir une importance plus grande qu'elle n'aura eue par le passé. Belle soirée.
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Nina Peronnard · il y a
Merci Beaucoup! :D belle soirée à vous aussi!
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Nina, pour l'originalité de ce récit ! Mes votes ! Merci beaucoup, mais vos votes n’ont pas été pris en compte. Il faudra peut-être essayer de nouveau, Merci d’avance !
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Nikkodeparis · il y a
Très réaliste et fantaisiste à la fois.
Bravo.

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Nina Peronnard · il y a
Merci!
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Chantane · il y a
mon vote pour un bon moment de lecture
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Nina Peronnard · il y a
Merci!
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Emiline2310 · il y a
très agréable à lire ;) J'aime le début !
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Nina Peronnard · il y a
yeeaahh! merci!
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Abi Allano · il y a
Le début m'a fait penser à ma fille qui envahit l'espace de ses baskets! Votre histoire est mignonne comme tout. Mes voix!
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Nina Peronnard · il y a
merci beaucoup!
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