Le sabre japonais

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Toussaint. J’ai déposé un cyclamen sur la tombe de la tante, c’est le rendez-vous de ma fidélité envers celle qui m’a toujours donné le morceau de lard de sa maigre soupe, un œuf alors qu’elle n’en avait que deux et toute son affection. Appuyé contre l’un des piliers en haut des larges marches de pierre de l’escalier qui montent à l’église de Passins, je regarde le toit de sa maison, le carré de pelouse et le tilleul que les propriétaires actuels ont gardé. Le village s’étend le long d’une route qui se sépare en fourche pour encadrer la place où les marronniers centenaires ombragent en été les terrains de jeux de boules. Au loin, sur ma gauche, le dôme de béton de Super Phénix se dresse, tache massive et grise, ignorée de l’automne qui jette son or et son rouge sur les forêts. Plus loin encore, les Alpes se découpent sur le ciel bleu, le Mont Blanc étincelle, la dent du Chat montre son « U » majuscule puis la plaine revient jusqu’à Morestel dont l’église Saint Symphorien s’imprime en blanc sur noir sur les plaquettes de l’office de tourisme. Une carte postale de silence.

J’avais quatorze ans en 1944, les Allemands avaient abandonné Grenoble dans la nuit du 21 au 22 août, la guerre était terminée j’habitais chez la tante depuis trois mois, mes parents craignant des bombardements sur Lyon. « Il y aura toujours quelque chose à manger là-bas » m’avait dit ma mère lorsque j’étais monté dans le train de la ligne de l’est qui s’arrêtait dans une gare perdue au milieu d’un champ du hameau de Crevières. Je ne me plaignais pas de ma condition, du matin au soir j’étais libre, je courais du haut en bas de la rue principale, m’échappais dans les bois de châtaigniers, marchais dans l’herbe haute des prés quand une vieille voisine ne me donnait pas à garder ses quatre chèvres que j’emmenais paître sur la colline des Charmieux, un immense terrain communal situé au bout du chemin des Ayes. Je poussais de mon bâton les animaux indociles, ne me gênant pas pour taper de temps en temps les os saillants de leur dos. Le chemin était étroit, une herbe grasse poussait dru en son milieu, les tracteurs laissaient deux traces parallèles de terre tassée, des pierres plantées tachées des traces d’anciens lichens délimitaient des champs vides, les vaches étaient devenues rares. Les Charmieux possédait une sorte d’entrée végétale, un passage où la roche affleurait entre des buissons de buis sauvage et entre lesquels il fallait se faufiler en forçant les branches qui au passage vous griffaient les jambes. Les chèvres passaient les premières, l’odeur du buis s’éteignait dès que l’on débouchait sur la colline. Je n’étais pas un très bon berger, je surveillais distraitement mes animaux qui s’égaillaient dans la pelouse sèche parsemée de tout petits œillets sauvages violets et de ce que je sais être aujourd’hui des orchidées. J’allais à la chasse aux sauterelles et aux papillons bleus que je gardais serrés et qui finissaient par mourir, abimés, laissant une trace d’argent poudré dans ma paume moite. Le 25 août, le village fut réveillé par un bruit d’enfer. Une dizaine de chars et une jeep stationnaient devant le monument aux morts de la place, tous moteurs grondants. Les soldats descendus de leurs engins déambulaient les mains dans les poches, s’interpelant à grands cris dans un anglais qu’aucun de nous ne comprenait mais qui sonnait comme le mot « Libération ». On les envoya s’installer sur les Charmieux, les chenilles renversèrent quelques pierres plantées, elles aplatirent les buis, l’herbe sèche et les fleurs mais peu nous importait, nous étions délivrés par des hommes grands, beaux, souriants qui s’installaient avec une désinvolture joyeuse, qui nous invitaient nous, les enfants, à monter dans les tourelles des chars, qui nous posaient leurs casques à treillis sur la tête, qui nous laissaient manipuler le volant de la jeep et qui, le soir venu, allumèrent des feux. On est impressionnable à quatorze ans, j’avais vécu dans la hantise des bombardement, dans la peur, caché dans les abris du quartier de la Guillotière, j’avais connu la faim si intensément que même devenu adulte ce puissant sentiment du manque me tenaille encore parfois. Deux camions arrivèrent chargés jusqu’au toit de pommes de terre, d’huile, de boîtes de corned-beef et le champ de mes chèvres se transforma en une gigantesque cuisine à ciel ouvert qui rassasia mon appétit physiologique au-delà de mes souhaits et fouetta mon appétit pour l’existence. La nuit s’épaissit, beaucoup de soldats s’endormirent à la belle étoile, enveloppés dans des couvertures, moi, j’avais les yeux grands ouverts dans les restes de cette fête saturée d’odeur de végétation d’été et d’huile chaude.
Il dormait le bras replié sous la tête, je ne connaissais pas son nom, près de lui il avait posé son fusil et un très long sabre japonais légèrement recourbé, à la poignée entourée de soie rouge. J’approchai ma main, des grillons crissaient, toute la nourriture absorbée d’un coup après des années de misère m’avait comme saoulé, je me sentais fort, avec ce sabre je m’imaginais invincible. J’ai hésité un instant, il s’est retourné dans un ronflement court et a posé le dos sur la lame, sa bouche ouverte aspirait l’air parfumé. Je me suis enfui en courant, j’ai trébuché de peur, je me suis enfoncé dans un bosquet de genévriers, égaré dans cet endroit que je connaissais par cœur mais que la nuit me dérobait.
Les Américains sont repartis dès le lendemain matin. Il y a quelques années, les Charmieux ont été planté d’une forêt de résineux, plus personne n’y emmène des chèvres, les buis ont définitivement fermé le passage caillouteux. Je n’ai pas de regret de n’avoir pas saisi le sabre, il a laissé sa trace parfaite dans ma mémoire et j’espère qu’un peu de terre passinoise s’est incrustée dans ses fils de soie.

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Yaya · il y a
Des traces indélébiles...
Vous pouvez aller faire un tour du côté des nouvelles
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

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Arlo G · il y a
Excellent TTC abouti et très réussi. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à venir découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" et son poème "découverte de l'immensité dans le cadre de la matinale en cavale short édition. Bonne après-midi de la part d'Arlo.
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Christian · il y a
Bonjour Dominique
Bravo.
Bises De kiki

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Rafael Durán Aja · il y a
Souvenirs d'enfance, très beau!
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Stéphane Croville · il y a
J'y étais !
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Macassar · il y a
beau voyage
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Marieys · il y a
Même en condensé on retrouve bien ton imagination fertile. C'est agréable à lire car très imagé.