Le Rous-Ga-Roux

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L'écriture est essentiel dans ma vie. Écrire est un long prologue que je découvre tous les jours. Je suis une grande passionnée. Le monde n'a aucune limite à mes yeux.  [+]

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Moins 15° en ce jour du 15 janvier.
La surface givrée étendait sa longue agonie devant la petite maison isolée.
Le froid avait fait briller les vitres et scintiller les lumières du dehors.
Pas âme qui vive aux alentours comme déserté par les mortels, une maison toute bancale et glacée dans la torpeur d’une nuit d’hiver.

Il fait si froid que les pieds ne s’enfoncent plus dans la neige. Il ne reste que la trace des pas à peine dessinée, recouverte de givre et de verglas.
L’homme s’approchait lentement de la bâtisse, le regard baissé, affrontant le miroir transis de l’horizon.
Le bas de son vêtement se détachait de son corps par à-coup ce qui le rendait presque inquiétant. Régulièrement, il attrapait le col de ce qui semblait être une vieille pelisse et la serrait entre ses doigts pour la maintenir fermée. Il avait des mitaines qui lui couvraient partiellement les mains et dont le froid mordant taillardait les doigts endoloris en creusant d’affreuses engelures.
Devant la porte, il s’arrêta.
Sa respiration haletante provoquait un épais nuage dont le froid figeait les volutes dans la pénombre de la nuit.
Il frappa à la porte.
Puis frappa encore.

Il entendit des pieds trainer lourdement et venir se poser derrière la porte d’entrée.
Il retint son souffle. Ecouta. Ne bougea plus.

- C’est moi ! finit-il par hurler en frappant violemment la porte à nouveau.
Un bruit de clé et le bois grinça pour enfin s’ouvrir lentement.
- C’est moi, j’te dis !
Et l’homme termina de pousser le battant violemment qu’il claqua ensuite derrière lui de la même manière.
Dedans, il faisait à peine chaud. Il grommela, jura en défaisant quelques vêtements.
Puis il se débarrassa de ses chaussures en les projetant au loin dans la pièce laissant voir de vieilles chaussettes sales et trouées.

- Alors ?.... Demanda la vieille femme en ramassant ce qu’il semait sur son passage

- Alors, rien. Je ne l’ai pas trouvé. J’ai rien vu.

- C’est pas normal, rétorqua la vieille en ajoutant une buche dans le poêle.

- Ben c’est comme ça. J’ai rien vu j’te dis.

La pièce était sombre, à peine éclairée par une unique ampoule au plafond. Il y avait une table recouverte d’une toile cirée jaunâtre et tachée de diverses boissons, trois chaises, un vieux buffet où trônaient quelques ustensiles de cuisine.
La vieille tira une chaise et s’assit devant le feu. L’homme fit de même et avança ses pieds et ses mains pour les réchauffer.
- Moi, je l’ai vu ce bonhomme, ajouta la vieille. Je suis sûr. Il rodait autour de notre maison. Il avait un mauvais air. Je l’ai bien vu au travers de la vitre. J’suis pas dingue !

- J’ai pas dit ça. J’ai juste dit que je n’ai rien vu, c’est tout. Pas de trace. Personne à l’horizon.
Peut-être que t’as confondu avec un animal ou quelque chose comme ça ?

- Je l’ai vu, j’te dis ! et agacée, elle claqua fortement ses mains sur ses genoux.

- T’énerve pas. Ça ne sert à rien. Demain matin j’irai voir encore. Là, je vais m’coucher, j’suis claqué.
L’homme se leva péniblement et disparu derrière une petite porte attenante qu’il referma aussitôt.
La vieille resta seule, quelque peu désemparée et surtout véritablement pas rassurée.

C’est alors que dans le silence de la nuit, elle entendit à nouveau un craquement, puis un grincement et enfin une étrange respiration derrière la porte d’entrée.
Elle se dirigea vers la chambre et tourna la poignée mais c’était fermé à clé.

Elle frappa, jura, appela.
- Il est là, il est là !!! Viens tout de suite !!!!
Aucune réponse. Son fils avait sans doute mis ses écouteurs pour s’endormir avec son affreuse musique néo-gothique, trash-métal, death-métal ou quelque chose comme ça.
C’est toujours ce qu’il faisait le soir pour apaiser les tensions de sa journée.

Elle tambourina sur la porte de la chambre encore et encore. La peur déformait son visage. Elle se sentit piégée et n’osa pas regarder par la fenêtre juste derrière elle. Elle y devinait cette forme quasi inhumaine qu’elle avait déjà vu mais que son fils n’avait pas trouvé.

Elle percevait toute l’horreur de la situation.
Elle pensa à un tueur en série, un violeur, un boucher, un criminel, un fou, un monstre et dieu sait quoi encore.
Elle eut des images sanguinolentes des films qu’elle regardait au cinéma dans son jeune temps. Elle en avait vu des films d’horreur qui la faisaient frissonner... Elle adorait tellement ça, à l’époque...

Mais là, c’était différent.
Là c’était la réalité.
Dehors il y avait bien quelqu’un. Quelqu’un qui ne lui voulait pas du bien, elle en était certaine.
A force de frapper à la porte de la chambre de son fils, elle s’était faite mal aux mains.
Elle se les frottait. C’était douloureux.
Sans réponse à ses suppliques, elle tomba assise contre le chambranle de la porte.
Elle pensa que c’était fini. Elle attendrait patiemment la venue du mystérieux tortionnaire.
Dehors, le froid giclait encore ses bourrasques de glace.
L’ombre s’approchait de la vieille maison et regarda au-dedans.

A la lumière de la vitre, la vieille dame discerna la tête d’une sorte de loup dont les canines gigantesques barraient ses lèvres rougies de sang. Son regard jaunâtre et globuleux, cerné de veines rouges, balayait l’intérieur de la maison avec convoitise.

Elle poussa un cri d’effroi. Se cacha le visage de ses mains comme un enfant qui se croit à l’abri.
Alors la bête gratta la porte tel un chien lorsqu’il veut rentrer. C’était un bruit strident, désagréable, déstabilisant.
La veille crut même entendre une plainte, légère. Une sorte de râle quasi humain, un cri étranglé dans la torpeur de la nuit.

Elle tenta encore de prévenir son fils en tapant contre la porte, en l’appelant la gorge serrée mais sans résultat. Alors, elle se leva et se dirigea vers l’entrée.
Il fallait qu’elle sache.
Était-ce un rêve ? Était une hallucination ? Cette créature était-elle vraiment vivante ? N’était-ce pas une farce ? Une plaisanterie ?

Elle ouvrit la porte.

La bête se jeta sur elle immédiatement et lui mordit le cou d’un seul mouvement.
Une des veines jugulaires éclata en projetant une giclée le sang dans toute la maison.

La vieille n’eut pas le temps de crier.
Elle se laissa presque faire.
Elle avait reconnu le monstre. Cela confirma ses doutes.

Elle savait que le Roux-Ga-Roux viendrait la voir.
Le Roux-Ga-Roux, elle avait toujours su. Elle y croyait.
Le Roux-Ga-oux qui doit verser le sang humain pour se défaire de sa damnation.

Elle se souvenait de la malédiction jetée un jour, lorsqu’elle était enfant, à un garçon du village. Une malédiction pour rire. Pour se moquer. Pour faire peur. Une malédiction de quelques enfants sur le petit rouquin de l’école que personne n’aimait vraiment.

La vieille s’était moquée de lui aussi. Elle l’avait vu pleurer mais ça lui était égal. Elle s’était gaussée de lui encore, et encore. Elle avait fait une ronde avec ses copines en criant « Rou-Ga-Roux » à gorge déployée.
- Il t’emportera, scandaient les fillettes en riant. Il t’emportera dans le bois et on ne te reverra jamais !!! On ne te reverra jamais !!! Jamais !!!

La scène lui revenait en mémoire, juste l’instant de son dernier soupir.
Le fils dormait toujours, ses écouteurs sur les oreilles diffusant un rythme endiablé.
Les soubresauts moribonds de la vieille femme s’accordaient au tempo de la musique. Ses yeux révulsés se teintèrent de sang.

*Roux-ga-roux ou rougarou est une légende Canadienne qui ressemble à celle du loup garou
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