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Le rouge et le noir

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Avec deux cadavres sur les bras, le commandant de la PJ, Delouvrier procéderait aux premières auditions sur place, dans la grande salle de réunion de l'entreprise familiale des frères Jérôme et Georges Gambier. Au téléphone, le commissaire s'assura que tous les moyens pour résoudre ce double meurtre étaient mis en œuvre.
- Oui, commissaire, nous faisons au plus vite.
Les deux morts avaient été trouvés à l'ouverture de l'établissement le matin même.
Le premier, un jeune manutentionnaire, Ludo, 23 ans, récemment recruté, avait été découvert par ses collègues dans la cour entre deux conteneurs de déchets ménagers.
La secrétaire avait hurlé en voyant sur le carrelage du laboratoire le corps du second, Monsieur Georges, 47 ans, le "nez" de Parf'1,2,3, frère aîné des Gambier, numéro deux de l'entreprise.
Delouvrier, en RTT mais rappelé d'autorité par le commissaire lui-même, observait la secrétaire de Georges Gambier. Elle était livide.
- Reprenons. Hier en passant devant la porte ouverte du laboratoire de Georges Gambier vous l'entendez s'adresser à quelqu'un et vous ne savez pas qui.
- C'est ça.
- Que dit-il ?
- Vous savez je n'écoute pas aux portes, c'est juste deux trois mots en passant.
- Je ne mets pas en doute votre intégrité professionnelle, j'essaie juste, pour l'instant, d'établir la chronologie des faits.
Les premières constatations du légiste donnaient la même heure de décès pour les deux hommes. Les premières investigations n'établissaient aucun lien
entre le manutentionnaire et le nez de Parf'1,2,3. Delouvrier voulait déterminer au plus vite lequel des deux avait été tué en premier. Il imaginait que le second n'avait été qu'un témoin à éliminer.
- Je passais juste devant le laboratoire comme tous les jours quand je quitte mon bureau pour récupérer ma voiture au parking et rentrer chez moi.
- Quelle heure était-il ?
- 18 heures.
- Qu'avez-vous entendu ?
- Comme une odeur de sang, voilà ce que j'ai entendu "comme une odeur de sang".
- Ça vous a paru suspect ?
- Pas du tout, les odeurs désagréables c'est quand même le principal sujet de nos activités.
- Pouvez-vous m'expliquer rapidement ce que vous faites chez Parf'1,2,3 ?
- On élabore des parfums de synthèse pour les fabricants de détergents et produits d'entretien industriels. L'atout de Parf'1,2,3 c'est, enfin c'était, M. Georges. C'était un nez exceptionnel.
Une idée bizarre germa dans la tête de Delouvrier.
- Il aurait pu sentir le sang du manutentionnaire ?
- Où était ce pauvre garçon ?
- A côté des conteneurs de déchets.
La secrétaire réfléchit quelques secondes.
- Le laboratoire de M. Georges est au deuxième étage et juste au-dessus des poubelles. C'était pour ne jamais perdre de nez ce pourquoi il travaillait si dur, comme il disait. Oui, il aurait pu sentir l'odeur si caractéristique du...
Elle se tut.
Le raisonnement de Delouvrier était simple. Si le nez avait senti le sang, Georges était le témoin éliminé et le coupable était à chercher du côté de Ludo le manutentionnaire.
- Bien. Donc à 18 heures vous entendez Monsieur Gambier dire "comme une odeur de sang" et après ?
- Et après ? Et bien je rentre chez moi et permettez-moi de vous passer les détails. Ce matin j'arrive au bureau, je dépose mes affaires. J'ai voulu commencer comme toujours par retranscrire les notes de M. Georges mais ce matin je n'ai pas trouvé son dictaphone c'est pour ça que je suis allé...
- Un dictaphone ?
Delouvrier bondit de sa chaise en faisant signe à la secrétaire de ne pas bouger de son siège. Il fit un autre signe à un agent en tenue pour que celui-ci reste en faction à coté d'elle. Décidément le commissaire n'avait pas lésiné sur les effectifs mis sur l'affaire.
l'OPJ se dirigea rapidement vers les techniciens de la police scientifique qui finissaient le relevé des indices.
- Vous avez trouvé un dictaphone ?
- Le voici, mon commandant. Il était dans la poche de pantalon de la victime.
- Avez-vous écouté le dernier enregistrement ?
- Oui. il est horodaté d'hier à 17h52.
- Et ?
- Un discours de présentation d'une nouvelle gamme de produits.
La déception de l'OPJ faisait peine à voir. Avait-t-il imaginé que la victime avait confié le nom de son assassin à son dictaphone ?
Et si la pression imposée par le commissaire n'avait pas été si palpable, le lieutenant en aurait presque souri.
Delouvrier prit le dictaphone et retourna abattu vers la salle de réunion où l'attendait, pensive, la secrétaire. Dire qu'il était en congé. Le commissaire semblait sur les dents et le commandant se demandait bien pourquoi.
Il se rassit en face de la secrétaire en poussant sur la table la pièce à conviction dans son emballage transparent.
- Ce dictaphone ?
- Oui.
- Il vous passait toujours ses consignes avec cet appareil ? C'est un peu archaïque à l'heure des smartphones et du mail, non ?
- Oui, un peu.
La secrétaire n'alla pas plus loin, elle semblait à présent gênée. Le commandant avait touché un point sensible et prit un ton plus personnel.
- Madame Delorme votre loyauté envers votre patron vous honore mais il faut m'aider à découvrir qui a fait ça à Georges et aussi à Ludo.
- M. Georges était dyslexique et souffrait de bégaiement, avec le dictaphone tout ça disparaissait.
Delouvrier tendit à la secrétaire tremblante le dictaphone toujours emballé.
- Vous pouvez le faire fonctionner sans le sortir de la pochette mais comme vous l'auriez fait si vous l'aviez trouvé ce matin ?
Madame Delorme manipula l'appareil puis le posa sur la table. Le son poussé au maximun permettait une écoute claire.

"nous savons tous ici qu'un souci permanent d'un responsable d'installations sportives c'est chasser la commune odeur de sempiternel mélange de désinfectant, de transpiration et de serviettes humides des vestiaires. La présentation de la nouvelle gamme de désodorisant pour collectivités, ma toute dernière gamme...". L'enregistrement s'arrêtait là.

Bigre ! La langue francaise est magnifique, songea Delouvrier et là, elle me met KO. Retour au point de départ.
Madame Delorme, à peine remise de l'émotion d'entendre une dernière fois son patron, ajouta.
- Vous savez, il avait un talent fou pour la parfumerie. Ce sont seulement ses petits handicaps qui brisaient sa confiance en lui. Et puis après le passage de la stagiaire en communication marketing, il avait repris discrètement ses travaux personnels.
- Ses travaux personnels ?
- A ses moments perdus il créait de véritables parfums pour ses amis. Ces derniers temps, il restait le soir pour son prototype qu'il appelait "Rouge et Noir". Il demandait aux jeunes de l'entreprise de participer aux "blind test" comme disait la stagiaire.
- Vous rappelez-vous du nom de la stagiaire ?
- Amélie Sorel
- Sorel ? Comme le commissaire Sorel ?
Le commandant avait manqué de s'étrangler.
- Oui, c'est sa nièce. Amélie est une jeune femme très sympathique et nous avons souvent déjeuné ensemble pendant son stage. Elle trouvait que Georges gâchait son talent dans les détergents. J'ai même trouvé un petit mot qu'elle lui avait écrit pendant une réunion technique.
- Ce mot vous vous en souvenez ?
- Oui, ça disait :
Abandonnez les Remugles des toilettes d'espaces autoroutiers
Pour créer des Fragrances pour toilettes des grands couturiers.
Évidement je l'ai jeté parce que M. Jérôme n'aurait pas été très content.

Le téléphone du commandant Delouvrier sonna.
- Allo commissaire ? Oui Commissaire, c'est bien la direction que prend cette enquête. Oui commissaire, je vais faire sans le témoignage de votre informatrice qui connaît très bien la situation mais qui souhaite rester anonyme. Oui, je vais répondre à la question : Qui a tout à perdre si Georges Gambier délaisse les détergents pour se consacrer à la parfumerie de luxe ? Vous saviez, commissaire, que Georges Gambier avait sollicité l'avis d'une jeune stagiaire et d'un jeune manutentionnaire pour son nouveau parfum qu'il avait prévu de baptiser "le rouge et le noir" ?

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Aristide · il y a
Même avis que le commentaire précédent. Après un texte d'une écriture parfaite et d'une intrigue alléchante... la chute est, disons, plutôt absconse. Sur quels indices explicites baser ses déductions ?
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
A qui profite le crime ? Pas d'indices explicites mais une forte conviction qui fera passer le frère aux aveux.
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Elisabeth Marchand · il y a
Zut, je découvre cet excellent texte un peu tard... Il est magnifique, vraiment bien trouvé pour le thème... Dommage que la fin soit si abrupte. Avec 8000 signes à disposition, l'enquête pouvait suivre son cours et arriver à une vraie conclusion. (Juste mon modeste avis)
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
En filigrane on devine que l'assassin n'est autre que le frangin. Eh oui on est toujours trahit que par les siens... ;-) Merci de votre passage.
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Aurélien Azam · il y a
Un bon Court et Noir, habilement construit. J'ai bien aimé cet univers bien senti que tu as bàti avec application, et le "comme une odeur de sang" a une rélle signification dans ton texte. Les dialogues sont également bien menés. J'ai beaucoup aimé le nom de la stagiaire, Saurel, qui immédiatement nous renvoie au Julien Saurel de l'oeuvre de Stendhal ! La chute manque un peu de puch pour moi, et j'avoue ne pas l'avoir bien comprise ^^'
Merci pour ce texte, Claire :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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T. Siram · il y a
Un drôle de parfum cette histoire !
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Drôle d'histoire ce parfum d'odeur. Merci de votre passage.
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Fred Panassac · il y a
L'idée de flirter avec le thème du parfum pour exploiter au mieux la phrase imposée n'a pas encore été trouvée, c'est la première fois que je vois un texte sur le parfum. Bien !
Les phrases publicitaires apportent une touche d'humour à cette enquête. Très bien trouvé aussi le "coup" du dictaphone, instrument antique, ainsi que le titre, et l'idée d'écrire l'histoire sous forme de dialogues. Mon soutien, Claire, et mes voix au nombre de 4 !

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci bcp pour ce commentaire.
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Mireille Bosq · il y a
La fin est habilement suggérée. Aborder le polar n'est pas chose facile! Vote d'encouragement et je m'abonne
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci de votre appréciation.
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cadav eski · il y a
Encore 500 voix et t'aura ta chance. Heureusement j'te connais, gagner ne te chaut guère.
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci Cadaveski, tu es un vrai ami. Tu sais ce que je pense des renvois d'ascenseur. Moi je prends l'escalier, alors ...
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Ginette Vijaya · il y a
Une bonne enquête policière . Bonne chance .
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Encore merci.