Le rond-point

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Je suis une rêveuse, une étourdie, une vraie tête de linotte! Mais j'aime observer, raconter des histoires dans une langue poétique ou narrative que je prends grand plaisir à ciseler, rythmer.  [+]

Il est 21 heures 05, Fabienne se hâte de quitter Auchan. Aujourd’hui elle a réussi à subtiliser une bouteille de Moulin à Vent, une bouteille de Saint Emilion, et du jambon Serrano sous blister. Les copains vont être contents. Elle n’a aucun remords, elle fait dans ce supermarché son énième boulot pourri depuis qu’elle a perdu son travail de secrétaire chez Nissan. A Auchan, depuis deux mois elle bouche les trous, en horaires décalés, et pour un salaire de misère. Alors, qu’elle ait pris dans la réserve, pendant ses pauses, discrètement, de quoi ne pas arriver les mains vides, où est le problème ? Certes trois semaines plus tôt elle n’aurait jamais osé, son éducation de fille d’ouvrier honnête ne l’avait jamais autorisée à commettre le moindre larcin. Mais depuis qu’elle fréquentait Dany, Françoise, Yann et les autres, elle pensait différemment, elle se sentait pousser des ailes, des ailes de femme libre. Elle prenait sa revanche.
Sur le parking, à l’arrière de l’immense bâtiment à présent presque vide, sa vieille Clio l’attend, réservoir presque vide, l’essence est si chère en ce moment ! Dans le coffre, son butin des quatre derniers jours, y compris le Champagne, de quoi remplir les ventres et les gosiers dans le froid glacial de décembre.
Installée au volant, Fabienne se regarde dans le petit miroir du pare-brise, à la lueur du plafonnier : 46 ans, et déjà des rides qui se creusent au coin des yeux, des lèvres, sur le front...Des années de célibat à se laisser aller sans soigner sa peau, et voilà le résultat quand d’autres, les bourgeoises, sont toujours fourrées dans les salons de beauté. Avant de rencontrer Yann, elle s’en fichait de son apparence, et de l’apparition des premiers cheveux blancs. A présent c’est différent, elle s’est fait faire sa première teinture deux semaines avant, un beau marron cuivré lumineux, et tant pis pour les 70 euros lâchés chez le coiffeur.
Le rond-point n’est qu’à quelques kilomètres, bientôt il apparaît dans le brouillard : le feu de palettes est énorme, un vrai feu de joie. De nombreuses ombres, en ce soir de manif, sont rassemblées autour des flammes, au pied de l’immense banderole sur laquelle on peut lire : « JOYEUX BORDEL ! » Cette banderole est une banderille plantée dans le corps de ce monde injuste dont ils ne veulent plus. Et tant pis s’ils sèment le chaos momentanément...
Le cœur de Fabienne bat, depuis des années elle n’a pas connu une telle émotion. Sur ce rond-point, dans cette énorme cabane de plastique et de planches où l’on peut manger et dormir, il y a sa nouvelle famille, ses nouveaux amis. Et surtout celui qu’elle aime et qu’elle admire, cette grande gueule de Yann, ce gilet jaune Robin des Bois capable d’entraîner des foules derrière lui. Elle sait bien qu’elle n’est pas aussi cultivée, aussi informée que lui, il n’y a que quelques semaines qu’elle commence à réfléchir, à se rebeller. Mais elle sait aussi qu’elle l’attire, qu’elle lui plaît, qu’il apprécie sa présence quand ils se chauffent côte à côte autour du feu. Et pourtant les femmes sont nombreuses sur ce rond-point, juste à l’entrée de l’autoroute, et quelques-unes sont même plus jeunes qu’elle. Mais c’est elle qu’il a choisie, elle, la discrète, elle qui écoute les autres plus qu’elle ne la ramène quand ils refont le monde pendant des nuits entières.
Elle gare sa Clio dans la friche qui jouxte le rond-point, escalade le monticule. Il y a du monde sur cette sorte d’île perdue dans le brouillard, au moins une quarantaine de personnes. Ça discute fort, ça s’engueule, ça se chambre et ça rit aussi...Yann est là, elle le rejoint, il lui fait la bise, une bise tendre qui dure un peu, près de la bouche.
Ils descendent du talus, vont à la voiture, elle ouvre le coffre :
«  Wouah! Prise de guerre ? Taxe payée par Auchan pour surexploitation du petit personnel ?
- Exactement, mais le crie pas sur les toits, je tiens pas à me faire virer, j’ai besoin de ce boulot...
- Dis donc, t’en as fait du chemin depuis la première fois où t’es venue nous voir avec ta copine Mariane. Aujourd’hui on la voit plus !
- Elle trouve que c’est devenu trop radical, que ça a dégénéré...
- Et pas toi ?
- Moi, ça me choque pas. S’il faut en passer par là pour que les choses changent...Tu prends le plus gros des cartons, attention, il y a des bouteilles, et des bonnes !
- Super, t’es une chef ! Ce soir on va faire la fête. On était plus de 800 aujourd’hui, pas mal pour une petite ville...et demain on bloque l’autoroute, la mobilisation ne faiblit pas!»
Ils sont remontés sur leur citadelle au sommet de laquelle flotte un drapeau français, ont rangé les victuailles dans la tente annexe qui sert de réserve et là, avant de rejoindre les autres qui avaient déjà démarré le barbecue, il l’a longuement embrassée. Elle lui a promis de rester toute la nuit, et le lendemain aussi.
On mange les saucisses grillées, on boit de la bière. Et on chante sur des airs connus des chansons virulentes et anti-gouvernementales composées par Pierre, le musicien de la bande, qui les accompagne à l’accordéon.
Soudain, sur la route tout autour du rond-point, une demi-douzaine de voitures de la gendarmerie apparaissent, surgies du brouillard, et s’arrêtent brutalement, phares allumés, dans un crissement de freins. En quelques instants les gendarmes ont escaladé le monticule enfumé par le barbecue odorant et le feu de palettes. Le capitaine prend la parole :
« Bonsoir, nous ne voulons pas déranger, nous venons simplement demander s’il y a une Fabienne Devost parmi cette joyeuse assemblée. »
Silence. Tout s’est arrêté, personne ne bronche.
« Ne nous obligez pas à contrôler toutes les identités. Vous savez bien qu’on n’a rien contre les gilets jaunes qui ne font pas de casse...On ne voudrait pas que cette soirée finisse mal, alors si une Fabienne Devost est ici, qu’elle le dise ! »
Alors une petite voix un peu tremblante résonne dans la nuit :
« C’est moi.
- Bonsoir Madame, veuillez me suivre s’il vous plaît. »

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