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Le rocher de Bellevarde

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Untrucbadour

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FINALISTE
Sélection Public

Trois heures trente le 18 Décembre 1993. Par une nuit glaciale, une ombre sort du dernier chalet du Ferment. Le centre du village est plongé dans un silence total et la pleine lune irradie la route du col de l’Iseran qui sinue en amont vers l’est. Denis Ricou est prêt et par – 24° il se dirige d’un pas vif vers le Boulevard Olympique, la neige tassée crisse sous ses chaussures de ski. Sur son sac à dos, la paire de K2 solidement fixée. Le voici rapidement arrivé à son point de départ. Face à lui, le rocher de Bellevarde, son défi, surplombe le village de Val d’Isère du haut de ses 2830 mètres dominant les chalets à deux étages dotés de balcons chatonnés, les avant-toits soutenus par des colonnes à la mode Valdotaine. La vue de cette montagne au plus près des habitations impressionne et engendre crainte et respect tant pour les skieurs que pour les randonneurs, son impression de force est incommensurable. Pourtant, Denis Ricou est prêt à l’affronter par deux fois, l’une en la gravissant à pied et seul, l’autre en la descendant par la piste noire de la face, connue des champions de la descente à ski, la face de Bellevarde, la plus redoutée de toutes.
La base est à 1800 M. Si Denis réussit l’ascension, il sera 1000M plus haut avec des pentes allant de 38% à 71%.
Il ne doit pas attendre, estime le temps de montée à 3H30, décide d’emprunter la partie gauche de la piste, sous les pylônes du téléphérique, là où les sapins sont au plus près si le vent se levait. Sa concentration est totale, son corps d’athlète entame la marche. Ses mouvements sont réguliers, l’air glacé entre dans ses poumons et refroidit son visage mais le cadre qui l’entoure, ce silence sidéral lui procure un bien-être délicieux. Il atteint déjà la limite où les sapins se font plus rares, stoppe un moment et se retourne. La vue sur l’autre versant de Solaise est magnifique ; il devine être à la hauteur du couloir de Manchet, plus haut, l’Ouillette sur la gauche et plus haut encore à droite le Sceant Martin culminant à 3330M. Entre les deux cimes, de légères lueurs orangées apparaissent doucement.
Denis a réussi à éviter par sa gauche le premier mur long de cent mètres qu’une longue chicane précède afin de freiner les skieurs avant leur entrée dans la pente vertigineuse de 71%.
Le rythme de la marche de Denis est régulier, ses jambes lui font mal mais il se sent à l’égal de cette montagne qu’il aime sur l’instant plus que tout. A la vue du deuxième mur, moins brutal mais plus en dévers, il opte pour le passage en diagonale, seule décision raisonnable pour le grimpeur.
Une fois la difficulté franchie, Denis s’offre une pause, mange un peu de neige et croque un morceau de chocolat. D’où il se situe désormais, il distingue le cabanon de départ des descendeurs. Restent les deux bosses du départ, moins pentues car à environ 36° mais longues, la partie la plus pénible pour l’endurance du grimpeur. La vue du rocher brun lui redonne énergie et envie. Quand il dépasse enfin le spot de départ, une joie immense le remplit et il finit les deux cents mètres de poudreuse pour aller taper de la main le rocher si vertical que la neige ne s’y accroche pas.
Un pied dans la neige, l’autre sur la roche, il voit alors son ombre apparaitre et son bras toucher la pierre ocre, se retourne alors pour admirer les premiers rayons du soleil inonder les cimes. Adossé au rocher de Bellevarde, Denis, humain privilégié, savoure cet instant magique, des larmes coulent de ses yeux et gèlent aussitôt.
Désireux de ne pas casser le rythme de ces événements richissimes, il chausse ses skis, enfile son casque de descente et ses lunettes, empoigne fermement ses bâtons, le haut du corps vers la pente, il regarde sous la fine couche de neige les dizaines de centimètres de glace que les rayons du soleil font ressortir d’un bleu turquoise de toute beauté. Sachant que celle-ci va lui donner une accélération phénoménale, Denis donne l’impulsion qui le projette vers la pente, au passage de la deuxième bosse, sa vitesse est à plus de 100 km/h...

PRIX

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Ginette Vijaya · il y a
La nature réfrigérante de toute beauté est maître de cette oeuvre qui décrit bien la montagne .
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Aurélien Azam · il y a
Excellemment documenté, on s'y croit vraiment (et pourtant je ne fais pas de ski !) :D
Merci et bravo pour ce texte, Untrucbadour :)
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Jean-Michel Palacios · il y a
Félicitations.
Amitiés
Jm

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Untrucbadour · il y a
Ouais J.M. Merci.
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Francine · il y a
je l'aime toujours autant !
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Untrucbadour · il y a
Bonjour et merci Francine. Bon Lundi de Pâques a toi. Ha! au fait, Dieu m'a parlé cette nuit, c'est sur ma page, "Avec l'aide de Dieu" :)
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Randolph · il y a
Pas de la grimpette d'amateur !
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Untrucbadour · il y a
Merci, voila un avis de connaisseur ...qui fait plaisir.
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Alixone · il y a
Je revote pour votre TTC avec plaisir....(+5)
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Untrucbadour · il y a
Merci, Alixone, Pour une finale, c'était vraiment bien grâce a vous.
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Saint-Maur · il y a
Très bien documenté ;-)
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Untrucbadour · il y a
Pas autant qu'il aurait du l'être mais merci beaucoup.
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Sylvie Talant · il y a
Un texte documenté et en mouvement. L'accumulation de notations chiffrées m'a un peu freinée.
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Untrucbadour · il y a
Bonjour Sylvie Talant. merci et en y regardant, votre remarque est tout à fait justifiée. je n'avais pas vu cet aspect du texte. Voila une critique fine qui fait progresser. Au plaisir de se lire. François.
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Gina Bernier · il y a
J'aime toujours et je revote, bonne chance pour la finale.+5
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Christine Śmiejkowski · il y a
Revoté comme la première fois
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