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Le ridicule ne tue plus

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Hervé Mazoyer

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FINALISTE
Sélection Public

Depuis qu’il était né, Nicolas Hurie ne faisait pas les choses à moitié. En fait, il ne les faisait pas du tout.
En effet, il considérait que puisque sa mère avait eu l’immense privilège de le mettre au monde et son père une chance inouïe de l’instruire, ce n’était qu’un juste retour des choses qu’ils l’entretiennent et qu’ils pourvoient à ses moindres désirs.

Après tout, le bonheur de vivre avec lui, ça n’a pas de prix. Quand il eut 18 ans, sans doute sevrés par tant de plaisir, ses parents le mirent dehors illico presto.

Amer, Nicolas se résolut à trouver un emploi de magasinier le temps de prouver au monde entier combien sa classe et son talent méritaient de figurer au panthéon de l’humanité.
Se savoir un génie est une chose, le prouver serait une simple formalité, mais dans quel domaine ?

Allait-il révolutionner les sciences, bouleverser l’ordre littéraire ou éclabousser de son immense savoir les préceptes économiques ?
Et puis, en feuilletant un journal, il tomba sur un concours de poésie.
Et la lumière fut. Ce serait avec sa versification impeccable qu’il hypnotiserait les foules, qu’il captiverait les plus férus de quatrains au point qu’il effacerait de la mémoire collective ceux qui avaient eu l’outrecuidance de briller dans cet art avant qu’il ne vînt au monde.

Pour commencer, il ouvrit l’anthologie de la poésie française.
Et puisque l’inspiration ne daigna pas se manifester, il décida de réécrire à sa façon les plus grands chefs-d’œuvre cités dans le bouquin qui n’étaient pour lui qu’un ramassis d’idiotie et de banalités.

Il en choisit trois.
Le premier commençait ainsi : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers... ».

Voici donc l’un des plus grands poèmes français. Parler d’un volatile idiot, c’est tout ce qu’avait trouvé Beau dans l’air pour briller. Il lui trouva une utilité plus terre à terre.
« Souvent, pour pouvoir grailler, les hommes d’équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, pour améliorer leur riz pilaf. Et paf le piaf ! »

Et voilà bref, concis, brillant, tout en évoquant la pauvre condition de ces marins et la faim qui les ronge.
Au suivant. Tournant les pages au hasard, il tomba sur un texte qui le choqua profondément et qui commençait ainsi :
« C’est un trou de verdure où chante une rivière, ... un soldat, jeune bouche ouverte, et tête nue, ... dort ».

C’était un comble. Faire l’apologie de la désertion dans un monde où les soldats, au lieu d’aller secouer les tripailles des forces adverses et soit dit au passage, de défendre avant tout la vie de celui sans qui le monde n’aurait plus aucune raison d’être – c’est-à-dire lui-même – passent leur temps à dormir !!
Il se rua sur les touches de son clavier pour y inscrire en lettres d’or les vers suivants :
« C’est un trou de verdure où pionce une feignasse, dans la mousse reposant sa tignasse. Nature, envoie-lui tes embruns, c’est un bon à rien. »
Et voilà la nation était sauve, vive la France !
Bon allez au dernier.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. »

Il ne lut que ces quelques mots. Ils lui rappelaient les relations amoureuses qu’il avait entretenues et où, curieusement, c’était toujours elles qui partaient après une durée approximative s’étalant de cinq minutes à deux heures, pour la plus téméraire. Il fallait inverser le cours des choses.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je me casse. Marre que tu me brises les maracas. »
Et voilà le travail. L’inévitable mort des amours que l’on croyait éternelles évoquée dans ces quelques mots dont la poésie ne manquerait pas de troubler tous les amoureux des lettres.

Il se précipita pour imprimer ces sonnets d’exception et les faire partir par la Poste. Il ne le savait pas encore, mais le monde de la littérature allait être chamboulé et devoir s’incliner devant une prose si merveilleuse.

Un mois passa, lorsque Nicolas reçut un coup de fil.

— Monsieur Hurie ? Bonjour, je suis éditeur et j’aimerais publier vos textes pour mon livre qui s’intitule : Quand la...
— Stop ! Ne m’en dites pas plus.
— Mais monsieur, il me faut vous dire que....
— Que rien du tout, vous voulez mon accord pour la publication de mes strophes géniales ? Vous l’avez !
Et il raccrocha aussitôt.

C’était fait, le roi Hurie trônait sur le monde des lettres et c’est peu dire qu’il en était heureux.

Aussi, lorsque deux mois plus tard il reçut un paquet contenant un exemplaire de l’ouvrage, il le déchira promptement et ouvrit directement le livre à la table des matières.

Ils étaient là ! Certes en compagnie d’autres textes certainement choisis pour combler les pages blanches mais ses poèmes, ceux qu’ils avaient génialement enfantés, figuraient bien dans le sommaire du livre.

Satisfait, il referma rapidement le bouquin et le posa sur la table du salon.
Il ne prit même la peine de lire son titre : « Quand la littérature rime avec torture, inventaire de textes qui vous mettent au supplice... ».

PRIX

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Rafiki · il y a
C'est par ce texte que je découvre votre page. Bien écrit et drôle, je vous en félicite. J'irai donc lire vos autres productions. Quant à ce pauvre Nicolas, on peut dire qu'au final il a été publié dès son premier ouvrage tout de même ! Il devrait s'inscrire sur Short pour nous régaler tous de ses vers. Mais il n'y aurait plus match pour les prix malheureusement...
Je vous invite sur ma page pour "L'ocre de la terre", si l'envie vous prend. Bonne année et à bientôt sur d'autres textes

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Becca · il y a
Après avoir lu mon texte vous m’aviez invité à vous lire et je vous dis merci pour les deux :)
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Thara · il y a
Je reviens vingt jours après, confirmer mon premier vote...
+ 4 voix !

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Loodmer · il y a
Réparation d'un oubli. j'avais lu, mais pas voté semble-t-il
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Dranem · il y a
Mes voix pour ce recueil de poésie " à contre pieds " pour ainsi dire !
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Olessya Mendelevich · il y a
Hhhhh
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BonnyBanana · il y a
Le ton et le style sont drôles ! J'ai ri, vraiment.
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Hugo Canesson · il y a
Nicolas c'est un peu Pinprenelle , non ? Super . Merci.
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Josefina Baquela · il y a
Original et inventif. Bonne chance !
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Teudor Abarjèro · il y a
J’ai pris Beaucoup de plaisir à lire votre prose humoristique
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