Le Rhum

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C’est étonnant comme ça sent fort le rhum. Pas forcément désagréable pour qui sait l’apprécier en bouche, mais beaucoup plus pour celui qui ne sait pas l’apprécier sur sa chemise, et pour commencer à l’apprécier sur sa chemise, il faut savoir l’apprécier plus que raisonnablement en bouche.

« Comment vais-je faire partir cette tâche ? » pensais-je tout haut.

Plus qu’une question c’était une obsession maintenant. Des vêtements neufs et un rhum de sept ans d’âge n’ont jamais fait bon ménage, contrairement à ma femme et moi.

« C’est vrai que nous formon... formions un beau couple bon sang... je vais devoir m’habituer à cette nouvelle formulation maintenant apparemment. »

S’il y a une chose qu’on ne peut reprocher à l’alcool, c’est que ça m’a toujours donné l’envie de m’exprimer, partager, m’ouvrir aux autres. Alors quand on finit seul à boire dans la pièce, on s’ouvre aux murs, paraîtrait-il qu’ils ont des oreilles, faut bien que ça leur serve.

« En attendant la tâche est toujours là, et il va aussi falloir m’occuper de ce bordel au sol. C’est pas vrai ça quand même...  »

Je m’éloignais afin d’aller chercher un peu d’eau et de savon en prenant soin, dans les limites de mon alcoolémie, d’éviter les bouts de verre disséminés un peu partout sur le parquet. « Une si belle bouteille », qui l’était beaucoup moins depuis qu’elle s’était briser contre la table, pensais-je. « Oh et un si bon rhum », qui l’était évidemment beaucoup moins depuis qu’il commençait à être absorbé par le bois au sol, surenchéris-je avec un pincement de tristesse au cœur, ou de la nausée, quand j’y repense je ne saurais dire.

Quoiqu’il en soit, ce qui venait d’être fait, aussi terrible que ça soit, ne pouvait plus être changé.

« Au moins maintenant elle n’est plus là pour me prendre la tête avec mon goût, que dis-je, ma passion pour le rhum. » Je ris jaune.

Ça commençait à s’étaler et prendre de la place, une vraie mare au sol. Au moins ce fut rapide comme accident. Restait à savoir comment j’allais m’occuper de tout faire disparaître, que ça soit sur ma chemise, ou au sol. Il faut dire que j’avais quand même bien entamé la bouteille avant qu’elle ne rentre dans la pièce, ce qui n’allait pas facilité mes capacités à gérer tout ça.

« Alors... dans les films... ils prennent... non ça ne marchera pas. Et si je... mais non non plus réfléchis bon sang »

En y repensant, me parler tout haut à moi même servait plutôt à combler ce silence pesant qui avait suivi l’éclat de la bouteille.

« Ah oui commençons par la bouteille, tout du moins ce qu’il en reste. Il ne faudrait surtout pas qu’ils la retrouve. ».

Le goulot était là. Là où je l’avais laissé. Là où il ne devrait pas être.

Le retirer ne fut pas chose aisée, j’avais l’impression qu’elle me regardait encore. Comme un regard de jugement, qui persistait. Le comble c’est que c’est que c’est à cause de ce regard que j’avais vu bien trop de fois justement que tout ceci est arrivé. J’ai taché ma chemise à cause de ce regard, ce regard de trop. Il faut dire qu’elle l’avait cherché elle savait que je ne supporte pas être dérangé quand j’apprécie un bon rhum, c’est presque un rituel pour moi (ça serait donc ça qu’on appelle l’alcoolisme). C’est étonnant comme ça sent fort le rhum.
Alors forcément, j’avais bien entamé la bouteille et le rhum était tout aussi bon que fort. Tout est allé si vite. Tout est allé si vite et pourtant je me revoie encore attraper le goulot comme un vulgaire marteau. Si peu de respect pour une si belle chose, j’aurai dû avoir honte.

« Alors... réfléchis réfléchis réfléchis, mais qu’est ce qui m’a pris ? », en y réfléchissant bien j’en vint à la conclusion que la demi-bouteille d’alcool fort n’avait pas aidé.

En effet elle m’avait servi mais pas dans le sens où j’aurais pu l’espérer un jour. Mais de ce que je souvienne, sur le moment ce n’est pas de la honte que j’ai ressenti comme j’aurai mais plus comme un soulagement suivi d’une immense tristesse. Elle ne méritait pas ça après tout ? Et je l’aimais. Pourquoi l’avoir détruite si je l’aimais même plus que ma bouteille de rhum. Le coup fut bref, vif, tranchant, remarquablement bien placé, et fit l’effet escompté sur le moment.

J’ai tué ma femme. C’est étonnant comme ça sent fort le rhum.

Voilà à peu près ce à quoi je pensais depuis les 20 dernières minutes. Mes deux amours. Celles qui illuminaient ma vie, à jamais liées.
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