Le rêve désespéré de Martin

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Après des années de rationalité... La découverte de l'écriture m'a permis de donner libre cours à ma créativité et à mon amour de la langue française. Quel plaisir d'écrire comme de lire  [+]

Image de Printemps 2018
Martin est né à Pornic. Il vit au bord de la mer. La mer, calme, scintillante, infinie, toujours changeante... Pourtant, Martin se sent des horizons limités. Le bateau, le patron, les levers tôt, la marée, le poisson, les vents, les vagues, le tangage, le poisson encore, le sel, le froid, l’eau, la criée, le poisson toujours, les quotas, la fatigue, la routine, l’ennui, encore, encore, toujours ! Cette roue immuable dans laquelle il tourne comme un hamster l’étourdit jusqu’à le rendre fou. Vingt-cinq ans déjà et comme seuls plaisirs les virées avec les copains, laissant au petit matin des gueules de bois toujours semblables, et des aventures passagères avec des filles d’un soir, pour se dire à la solitude retrouvée toujours les mêmes « à quoi bon ».

Mais un jour, la colère montera ! Une goutte d’eau, peu importe laquelle, fera déborder le vase et Martin partira ! Il se lèvera une heure avant l’heure, mettra sa vareuse, celle de tous les jours, il n’en a pas d’autre, fermera sa porte comme d’habitude et traversera la ville assoupie. Il arrivera au port et, seul à la manœuvre pour la première fois, lancera le moteur du chalutier avant de larguer les lourdes amarres. Il sortira du port, dans le sourd grondement du diesel et dans le tintement régulier du radar de bord, mettra le cap sur la haute mer et filera droit dans la houle sans idée de retour. Tant pis pour la colère du patron, tant pis pour la tristesse de ses parents, tant pis pour l’incompréhension de ses amis et tant pis pour ses propres doutes et sa tristesse, Martin partira !

Il ira seul, toujours tout droit, au rythme des vagues, du clapot, du roulis, au rythme du soleil traversant les cieux et des froides étoiles, au rythme des heures s’écoulant à ne rien faire d’autre que regarder la mer, regarder le ciel, regarder l’horizon, toujours identique et reculant à mesure qu’on avance vers lui, cet horizon encerclant le bateau après dix heures de mer, toujours tout droit...

Au bout de trois jours, le carburant sera épuisé, le bateau flottera livré aux seuls caprices des vagues et des vents, des houles et des courants. Martin aura faim, il aura soif. Il restera allongé sur le pont à regarder dans le ciel les trainées évanescentes des avions, rêvera à des voyages, à des pays, à des îles, à des langues inconnues, à des aventures qu’il ne vivra jamais. Il passera les heures, immobile, à fixer maille après maille les filets entassés contre la cabine, à se perdre dans ce monde labyrinthique et régulier symbole de la prison qu’il a quittée.

Au bout de dix jours, il se sera abandonné sans lutte, la conscience de son corps et de son esprit l’aura quitté. Il n’y aura plus de poisson, plus de mer, plus de bateau, plus de jour ni de nuit, plus d’hier ni de demain, à peine quelques impressions fugitives de dragons, de démons, de visages grimaçants, des flashes de couleur, des sourires, la douceur de sa mère. Martin sucera son pouce et restera immobile, recroquevillé dans la seule liberté qu’il aura trouvée.

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