11545 lectures

139

Qualifié

Lutin Déloizir était, comme son prénom l'indique – sans originalité aucune, certes – un lutin. Pas du Père Noël, non, un lutin des prés, un lutin des champs, vivant sous un climat plus clément que celui de ses lointains cousins du Pôle Nord.

Il vivait dans un jardin peuplé de diverses créatures telles coccinelles, oiseaux, escargots, libellules...
Lutin n'était pas plus haut que trois pommes, et c'est déjà beaucoup dire. Il cohabitait là avec d'autres lutins depuis sa naissance. Il était né d'une bulle de fée créatrice qui l'avait déposé dans ce jardin, un beau matin de printemps. Les fées ne faisaient pas des choix au hasard. Elles répondaient au désir intime du lutin en devenir. En quelque sorte, le lutin soufflait aux oreilles de la fée, d'une petite voix inaudible aux autres, le choix de son lieu de vie, censé lui apporter joie et épanouissement tout au long de sa vie.

Oui mais voilà, il arrive que les fées commettent des erreurs, du moins c'est ce que se disait Lutin, convaincu de ne pas être à sa place dans ce jardin luxuriant. Il pensait que la fée qui l'avait déposé là avait mal compris son message. Certes, il aimait vivre dans ce jardin peuplé d'amis. Il passait beaucoup de temps avec Milan Rudumonde. Il voyait aussi souvent Hugo et Lili, deux inséparables qui se ruaient sous les fougères dès que la pluie tombait. Il ne comprenait pas cela d'ailleurs. La pluie, voilà ce qu'il aimait le plus au monde. Pas tant parce que c'est de l'eau qui mouille – il n'appréciait pas beaucoup cela d'ailleurs – mais pour son odeur. Oh oui, l'odeur de la pluie, quel délice ! Plus précisément, l'odeur de la pluie juste avant qu'elle ne tombe. Ou celle des premières grosses gouttes quand le tonnerre gronde et que les éclairs semblent faire sursauter le ciel. Cette odeur assimilable à celle du goudron frais, du bitume, d'après ce qu'on lui avait raconté. Parce que du bitume, du goudron, des routes, Lutin n'en avait jamais vu. Et il en rêvait. Il se disait donc que la fée créatrice qui l'avait déposé là s'était trompée de chemin. Sa place était au bord d'une grande route couverte d'asphalte.

Il en avait parlé à Clochette – la fée que tout le monde connaît – venue quelques temps en vacances dans le jardin luxuriant et paisible. II lui avait demandé s'il était possible qu'une fée créatrice commette une erreur. Clochette n'était pas une experte, n'étant pas l'une d'elles, mais pour en connaître quelques-unes depuis très longtemps, elle lui avait affirmé que cela ne s'était jamais produit. Qu'à cela ne tienne, Lutin en était tellement convaincu qu'il décida de sauter le pas et de partir à la découverte de ce monde qui le fascinait tant, celui du goudron bien chaud, fumant, coulant, et délicieusement odorant.

Il quitta son univers rassurant, non sans dire au revoir à tous ses amis du jardin. Certains l'encouragèrent alors que d'autres tentèrent de le dissuader, tel son meilleur ami Milan qui se sentait comme un poisson dans l'eau dans cet espace verdoyant et ne comprenait absolument pas le désir de Lutin.

La route fut longue et semée d'embûches. Mais jamais Lutin ne regretta son choix. Il marcha des semaines entières, se reposant à la nuit tombée sur des rochers chauffés par le soleil, s'enveloppant d'écorces de platanes ou de feuilles de chênes pour se protéger de l'humidité et de la fraîcheur des nuits.

Un jour, épuisé mais toujours motivé, il entendit un bruit inconnu. Ce bruit devint de plus en plus présent. C'était un bruit métallique, intense. Lorsqu'il parvint au sommet d'une colline, Lutin vit, dans le plus grand étonnement, un festival d'engins qui s'affairaient dans un déluge de BIP ! BIP ! et un scintillement de lumières clignotantes ou éblouissantes. Il assistait, ébahi, à la construction d'une route. Il dévala la colline à grandes enjambées, au risque de se blesser. Et c'est alors qu'il la sentit. L'odeur de l'asphalte ! Cette odeur si chère à son cœur. Il réalisait son rêve et n'en croyait pas ses narines. Il s'assit en bord de route, les yeux humides d'émotion, et profita du spectacle tant que dura le ballet des machines. Il voyait ce goudron couler d'un gros engin pour être ensuite étalé au sol par une autre machine dotée d'un rouleau gigantesque et des géants – des humains probablement – supervisaient le travail. Ça fumait, ça dégoulinait, et Lutin se régalait du spectacle auquel il assistait.

Quelques heures plus tard, les hommes quittèrent le chantier, laissant les machines sur place. Lutin se réjouit du privilège qui allait être le sien : profiter seul, durant la nuit, de cette portion de route toute fraîche. Alors qu'il s'avançait pour faire quelques pas sur la voie, il décida qu'il irait, le lendemain matin, parler à l'un des ouvriers pour demander s'il pouvait participer à la construction de cette route car, pour que son bonheur soit complet, il souhaitait contribuer à la réalisation d'une de ces merveilles. Et puis comme disait sa grand-mère : « Qui ne tente rien, n'a rien ».

Il s'avança, d'un pas hésitant d'abord, puis de plus en plus franc. Il toucha de sa main la surface noire et lisse. Il courut, sauta, fit des pirouettes. Il exultait. Il parcourut plusieurs centaines de mètres ainsi, euphorique. Jusqu'à cette zone de bitume au bord de laquelle les ouvriers avaient parqué les machines. Tout à sa joie, Lutin ne vit pas la démarcation qu'il franchit prestement. Étonné, soudain, de ne plus avancer, il constata que ses pieds s'enfonçaient dans le mélange encore chaud et gluant. Il tenta de s'en extraire, mais plus il essayait de bouger, plus il se sentait pris au piège et ses pieds s'enfonçaient.

Le lendemain, lorsque les hommes revinrent sur le chantier de l'autoroute, ils ne virent pas le petit trou dans le bitume. Comme l'empreinte d'une bulle qui serait remontée à la surface.
La fée du passage était venue et avait emmené Lutin dans un univers sans pluie et sans goudron, mais où, à n'en pas douter, il serait heureux pour l'éternité.

PRIX

Image de Hiver 2019
139

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de FlorianeG
FlorianeG  Commentaire de l'auteur · il y a
Dans un autre registre, vous pouvez essayer de retrouver l'escarpin, en cherchant de ce côté: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lescarpin
et découvrir Comme un appel: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/comme-un-appel

·
Image de LilieBlue
LilieBlue · il y a
L’odeur de la pluie... je préfère l’odeur après la pluie, et la couleur qu’elle laisse dans la nature quand elle est passée... mais se passionner pour l’odeur du goudron!!! C’est fort de lutin! J’espère que là où la fée du passage l’a déposé il a trouvé quelque chose pour donner un sens à sa vie...
J’aime beaucoup votre plume, je vais aller lire vos autres textes, je vous invite à aller lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-aux-rats-tue-aussi-les-chats

·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Oui, je crois que Lutin a trouvé sa place désormais. Merci de votre lecture et de votre commentaire LilieBlue. J'irai découvrir votre texte.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien écrit et captivant ! Mes voix ! Une invitation
à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en
Cavale 2019! Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Merci Keith. Volontiers. J'irai plonger dans le vortex.
Je vous invite à chercher également L'escarpin, caché quelque part par là: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lescarpin

·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
J'aime mais pourquoi je suis triste ??? ah oui, la fée du passage...
·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
... Lutin est heureux désormais, là où il est. Ne soyez pas triste Moniroje. Souriez!
·
Image de Jennyfer Miara
Jennyfer Miara · il y a
Ouf! Lutin a été sauvé, tout est bien qui finit bien. J'aime beaucoup les prénoms que vous avez donnés à vos personnages, ils sont très attendrissants :-) Vous avez mes votes. Dans un autre style, mon "Histoire du soir" est en finale du prix Jeunes écritures, n'hésitez pas à venir y jeter un œil!
·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Sauvé, vous croyez? Qui est cette fée du passage? Quel est son rôle? En un sens, oui, vous avez raison. Lutin n'est plus là où il était.
Merci de votre passage (;-)) par ici. J'irai lire votre histoire du soir.
Et n'hésitez pas à chercher L'ESCARPIN, ou à découvrir COMME UN APPEL.

·
Image de Jennyfer Miara
Jennyfer Miara · il y a
Effectivement, maintenant que je relis, je m'aperçois qu'un passage vers l'au-delà n'est pas impossible non plus :-) j'irai voir avec plaisir.
·
Image de Keita L'optimiste
Keita L'optimiste · il y a
Mes trois voix sont pour vous.veuillez en revanche faire pareil pour moi sur le lien ci-dessous https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant ok
·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Merci pour vos voix. En revanche, pour reprendre vos mots, si vous avez voté pour mon texte (l'avez-vous seulement lu?) uniquement dans le but que je vote pour votre poème, j'aurais plutôt envie de dire non merci. C'est dans ce sens que j'interprète la formulation de votre message. Que je trouve culotté. Certes, sur Shortédition il est fréquent qu'un lecteur-auteur invite, en commentaire, à découvrir ses textes. Il s'agit là d'une invitation. J'accepte le plus souvent l'invitation. Je ne me sens aucunement contrainte de voter si un texte ne me plait pas. Ni même d'attribuer le maximum de voix. Ça n'a pas de sens. Il ne s'agit pas d'une injonction à voter. Le troc de voix ne m'intéresse pas. J'irai lire votre poème. En revanche je ne peux vous garantir de voter pour lui.
·
Image de Claire Bouchet
Claire Bouchet · il y a
Aller au bout de ses rêves pour ne pas se nourrir de frustrations : tel pourrait être à mon sens le message envoyé de votre texte Floriane. Attention cependant à prendre des risques mesurés si l'on ne veut pas un retour de bâton... ou même plus. Vous signez là un très joli conte.
·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
De nouveau merci Claire.
·
Image de Teddy Soton
Teddy Soton · il y a
Apparement il ne faut pas se mélanger, on est qui on est ! Bravo +5
A mon tour je vous invite à découvrir Frénésie 2.0

·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Merci Teddy. Je vais aller voir ça.
N'hésitez pas à lire mes autres nouvelles, notamment L'escarpin (cocasse), et Comme un appel (mystique).

·
Image de Teddy Soton
Teddy Soton · il y a
Merci, je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien à nouveau.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Vouloir devenir lutin des villes quand on est lutin des champs est une grave erreur ! :(
·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Et en même temps, il est allé au bout de son rêve. Il est allé voir, explorer ce monde inconnu qui l'attirait tant. Qu'est-ce qui est le mieux: rester là où la vie nous "pose", par sécurité, quand on ne se sent pas à sa place, ou partir à la découverte, à l'aventure, quand on sent comme un appel, au péril de sa vie?
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
En fait, je suis bien sûr globalement d'accord avec vous ! Mais dans certains cas, s'obstiner à être ce qu'on n'est pas aboutit à des catastrophes ;) ;) ;)
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Merci d'avoir fait voyager avec ce beau texte. Je vous donne toutes mes voix. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

·
Image de FlorianeG
FlorianeG · il y a
Merci de votre lecture. Mais... vous n'avez donné aucune voix.
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Fait. Il m'arrive par inattention, de commenter directement parce que très intéressé par le texte et désireux de commenter dans plus attendre. C'est voté. Un tour sur ma page me fera plaisir
·