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Le rêve de Copernic

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Jean-Marc Taitre

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Ma pauvre tête ! C’est encore cette vodka ! j’en ai pris pour me tenir éveillé. Je voulais finir le dernier chapitre de mon traité de cosmographie ; je ne vais pas y arriver ! Les lettres s’embrouillent ; c’est tout brumeux dedans comme dehors. Je suis fatigué...je...


- Quel événement ! Quel honneur ! Qui m’a choisi, moi, un modeste chercheur, un obscur sans audience ?
Me voilà propulsé dans cet appareil volant bizarre au doux nom de Concordia,
synonyme de paix et d’entente, à ce que j’ai cru comprendre. Je me sens un peu
barbouillé. Je souffre des courants d’air comme dans mon laboratoire de
Frombock, en Pologne. En tout cas, ici c’est bien plus luxueux que dans ma
cellule quasi monacale.

Je m’y trouvais bien mais un étrange messager ailé est venu me réveiller, m’enjoignant de le suivre ce que j’ai fait sans hésitation. J’étais fasciné par son enthousiasme. Ai-je eu raison ? Je suis groggy et mon esprit s’embrume.

Il venait m’annoncer que j’étais l’hôte d’honneur du passage à l’an 2000 et au
nouveau millénaire ( ne serait-ce pas plutôt en 2001 ? ). On devait me conduire
jusqu’à ce qu’ils appellent la ligne de changement de date, quelque part au-
dessus de l’Océan...Alors, j’ai voulu par curiosité savoir quel sens avait tout
ceci. J’ai pris mon petit coffre en guise de vade-mecum et me voilà parti dans ce
voyage éclair dans le temps et l’espace !

Dans cette nef sifflante, je me retrouve avec des savants de tous les pays... enfin
on me les présente comme tels dans une cacophonie de salutations et de sabirs.
J’y perds mon latin et mon polonais ! Une cohorte de jeunes femmes – je n’y suis pas habitué dans mon havre austère bourré de livres – nous sert des boissons fortes et pétillantes en faisant sauter des bouchons un peu partout ! On tient ensuite à me présenter en priorité : Tycho Brahé, Kepler, Newton et tant d’autres sommités de ce voyage. J’ai l’air de jouer les anciens, chacun me parle avec beaucoup de considération. Mes compagnons portent des costumes et des coiffures bien étranges. Aucun ne me ressemble...

Je regarde par l’espèce de fenestron à ma droite ; ce que j’aperçois me donne le
vertige. Qu’elle est belle, cette étendue bleue et immense ! Quel spectacle somptueux ! Et ce bateau qui semble s’y confondre, ne laissant plus voir que sa poupe, comme s’il s’avançait sur une surface courbe ! Diable, diable, la Terre est donc bien ronde ? Et le Soleil ! On dirait que nous allons au devant de sa course... Est-ce bien, comme je l’ai encore affirmé l’année dernière dans mon traité, notre Terre qui tourne- et elle n’est pas la seule ! – autour de lui ?
Tenez-vous bien, je vole dans l’éther, c’est incroyable ! A quand la chute
de l’ange ?

Mon voisin n’arrête pas de psalmodier : «  E pur si muove ! » et je voudrais bien savoir pourquoi il dit tout cela. Qui espère-t-il convaincre avec cette formulette ?
Un homme en uniforme chamarré passe dans l’allée et nous félicite tous
chaleureusement. Il parle une langue que je prends pour du français. J’en ai
quelques notions et je parviens à comprendre l’essentiel de ses propos. Il dit que
nous sommes le 31 décembre 1999. Mon Dieu, j’aurais donc vécu jusque là ?

Cette embarcation volante m’aurait-elle conduit aux limites du Temps ? Mes
écrits m’auraient-ils conféré l’immortalité ? J’ai trop conscience du caractère
précaire de mon enveloppe humaine pour le croire ! Mais alors, mais alors...
Pourquoi tous les passagers s’agglutinent-ils autour de moi ? On me presse de
prendre la parole. Il faut que ce soit moi, Nicolas Copernic qui inaugure le
nouveau millésime et, prétendent certains, le nouveau siècle, là où le
changement se fera le plus tôt. On me tend un cornet métallique qui grésille et
l’on m’invite à parler dedans. Que vais-je leur dire ? Mon plan habituel :d’abord dispositio, puis lectio...Non, ça ne va pas...Comment se faire entendre dans cette Babel horizontale ?
Le silence est rétabli : il ne reste que les sifflements sans doute produits par le
déplacement de cette aile diabolique et des crachotements émanant de l’autre
extrémité.

« Mes chers amis... je déclare...je déclare que nous voilà parvenus en l’an 2000
et je nous en félicite tous ! Bienvenue dans le vingt et unième siècle ! »

En réalité, je ne fais plus que répéter en écho les mots que me souffle l’accorte
servante aux boissons fermentées. Les nombres que j’énonce sont comme un
tourbillon effrayant l’honnête homme du XVIème siècle que je suis.
Lorsque j’ajoute, malgré moi : « Ne vous avais-je pas prédit tout ceci ? »
l’agitation est à son comble. Je suis bousculé sans ménagement.

Chacun veut prendre la parole. Tout devient horions et bravades. Les murs de
mon observatoire polonais sont ordinairement plus calmes.
L’air frais qui m’environne finit par me glacer les pieds. On pérore autour de moi. Le plus véhément est une espèce d’olibrius à la crinière blanche, au visage d’histrion et qui tire la langue. Puis il me prend à partie : « Tout est relatif, mon cher ! Tout est relatif... Vingt et un siècles, incroyable !

Cette agitation me met vraiment mal à l’aise. Pis encore, on me malmène, on me
passe une sorte de lampe sur le visage. On éblouit donc les gens à si bon
compte ! Et ce froid ! C’est donc ainsi que l’on se chauffe en l’an 2000 ! Je
vais regretter d’avoir accepté cette expédition !

L’habitacle qui nous portait se dégonfle comme une baudruche. Je plonge ! Je
plonge ! Dieu, qu’il fait froid ! Quelle est cette brume qui nous envahit tous ? Quelle chute ! Arrêtez de me secouer ! Yen a assez ! Mais éclairez-moi, mais...

- Mais ...Qu’est-ce que je fais par terre sur le carrelage de ma chambre ? La
langue rêche de mon chat Ptolémée parcourt mon visage en entier. C’est frais !
De plus, la fenêtre au vitrail donnant sur la terrasse laisse passer un air glacial.
Je me relève à grand peine. Ca tourne ! En m’appuyant sur ma table de travail, je
découvre mon éphéméride ouvert au 31 décembre 1542. Je me remets à calculer,
c’est plus fort que moi ! J’ai toujours envie de changer de millésime. C’est lié
sans doute à mon habitude de compulser des calendriers.
Il en faudra des révolutions de la Terre autour du Soleil pour atteindre le troisième millénaire. Ceci n’est pas à mon échelle, bien petite, ni à celle infinie, du système solaire, objet de mes recherches et de mes obsessions.

Pourquoi est-ce que je pense à l’an 2000, ici et maintenant ? Et surtout pourquoi
mon gosier sent-il à ce point l’alcool ? Sapristi ! Je n’aurais pas dû ingérer autant de cette sublime eau-de-vie, dangereux présent de mon éminent imprimeur de Nuremberg ! Le schnaps m’a assommé tandis que je corrigeais les épreuves de mon Traité de Cosmographie. Je jouais avec les grands nombres et soudain, le trou noir. Je m’en souviendrais de ce pandémonium ! Qu’avaient donc tous ces gens à brailler et à...Brahé... Au fait, qui est ce Brahé qu’on m’a présenté dans la nef ?

Et... qu’est-ce que ce maudit bouchon de liège fait donc dans ma poche ?

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Gina Bernier · il y a
Un super voyage dans un avenir.... qui se trouve être déjà dépassé, Copernic! vous avez démontré que la Terre tournait sur elle même et autour du soleil en1543 à Nuremberg, tout cela retracé dans un livre. Alors pour ce qui est de Brahé, vous étiez de la même époque(1601) de Prague, c''était un astronome danois qui perfectionna les instruments astronomiques... J'ai bien lu le dictionnaire?+5 Jean Marc
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Pascal Depresle · il y a
Il faut en user sans en abuser. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle)
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