le retour

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Ecrire encore et toujours, s'abandonner à ce plaisir de jouer avec les mots, de faire et défaire des histoires. Tel est mon désir, ni plus ni moins. Poésie, Nouvelle, Texte court qu'importe le  [+]

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Nous sommes le 21 mars. Tu m’aides à enfiler mon manteau d’hiver. Ma silhouette y nage dedans. C’est dire si j’ai perdu du poids. La porte automatique de l’hôpital s’ouvre et l’air du printemps nourrisson m’arrive aux narines. Il est vivifiant en ce mardi matin. Au diapason de la lumière étonnement claire et nette.

Extérieur jour.

Je te sens si près de moi. A l’affut du moindre pas chancelant. Je marche comme une enfant de 2 ans, poussée par mon inconscience, ralentie aussi par un équilibre instable.
J’ai refusé les infirmières, le fauteuil roulant, l’ambulance. A peine ai-je accepté de prendre un taxi. Oui mon amour, je suis une tête de mule. Je veux partir d’ici debout.

Même si j’ai l’air d’une reine fatiguée, usée par des mois entiers de lutte.

Le médecin m’a souvent dit qu’une guerre de ce type ne se gagne jamais seul.

Je l’ai gagnée avec un mari en or.

Toi.

Mon homme, mon amour.

Le taxi stationne sur le trottoir d’en face. J’ai mis un temps fou à le rejoindre. Tu as épousé ma cadence, tu as calé tes pas sur les miens. C’est essoufflée que je pose ma carcasse à l’arrière du véhicule. Tu t’assieds près de moi. Je me colle contre toi.

Gros plan sur nous deux, tentative d’un dialogue. Les mots ne viennent pas. Ils restent dans ma gorge nouée. Alors je parle avec les yeux.

Sais-tu que j’ai mis ma vie entre parenthèses, dans une bulle sanitaire, avec l’espoir fragile qu’elle n’éclate pas ?
Oui tu le sais mieux que quiconque, car tu m’as tenue la main. Toujours. Depuis le début de notre amour, depuis aussi cette maladie empruntant son nom à un signe du zodiaque (je préfère taire son identité, c’est mieux comme ça).
Surtout pas de larmes. J’ai horreur du pathos. J’esquive.

J’ouvre un peu la vitre de la voiture. Je veux encore sentir le vent contre mon visage. Il me souffle à l’oreille cet air de liberté que j’ai cru perdue pour de bon. Je reconnais la ville, ses trottoirs, ses arrêts de bus, ses magasins que j’aimais fréquenter, et dont j’ai pensé faire le deuil. Toutes ces choses inscrites dans le marbre de nos habitudes sont si fragiles. Je pose ma tête sur ton épaule au moment même où nous empruntons un virage sur la gauche.

Nous approchons de la maison. Nous y sommes presque.
J’insiste pour que le taxi s’arrête et que nous fassions les derniers 200 mètres à pieds.

Continuer la route physiquement.

Qu'importe le risque de croiser les voisins, de me montrer telle
que je suis devenue. Une rescapée. Une autre femme, plate, maigre. Oui, le triomphe de ma sensualité est aux oubliettes, ce 90 B. Oui, cette poitrine là je ne l’ai plus. Je l’ai négociée avec le diable pour rester en vie. C’était le prix à payer.

Nous marchons sur ce chemin de terre, cette allée ou tant de fois nous ne nous sommes pas cachés pour nous embrasser. M’embrasseras-tu encore ? Je me surprends à me poser la question. Et voilà tes lèvres qui se présentent comme la plus douce des réponses.

Comment fais-tu pour m’aimer ? Moi qui ne m’aime quasiment plus. Je puise le peu d’estime de moi dans tes yeux.
Tes yeux. Ma bouée. Ma raison de vivre.
Mon amour, sais-tu que ton regard vaut toutes les poitrines du monde. Et bien plus
Te l’ai-je déjà dit ? Toi qui détestes la grandiloquence et donnes au silence des lettres d’or. Toi qui maitrises si bien le langage des gestes et du corps.
Tu me serres contre toi. J’ai la sensation d’être à l’abri de tout. Comme la première fois où tu m’as enlacée. Ce sentiment-là n’a pas vieilli contrairement à nous.
Nous nous aimons au-delà de l’apparence. Celle d’aujourd’hui. La nôtre. La mienne. Le miroir de ton regard me renvoie toujours l’image de la jeune femme que j’étais quand nous nous sommes connus.

Malgré les épreuves.

La dernière a failli me mettre sur le carreau.

Je laisse ta main ouvrir le portail. Je laisse encore ta main me guider sur cette allée en pierre qui mène à la maison.

Tu mets la clé dans la serrure, tu la tournes. La porte te résiste toujours un peu. Nous en rions bêtement. Et cette absence de gravité me déleste d’un poids.

Si tu savais comme rire me fait du bien, me soulage, me donne enfin l’occasion d’un abandon total que les spasmes de mon diaphragme procurent.

Sur le seuil, j’hésite. Tu me pousses à le franchir. Ta main se plaque contre mon dos. Elle me donne une impulsion. Je me sens physiquement incapable de la maîtriser. Comme le refus d’un modeste bonheur.

J’ai maintes fois imaginé mon retour ici, presque allongée, à l’idée de vivre mon agonie dans le lit où je me suis si souvent offerte à toi.

Et je suis là debout à faire deux modestes pas. Deux pas immenses.

Oui c’est bien le jour du retour.

Le hall d’entrée, le vestiaire, rien n'a changé. Même le miroir sur la droite répond présent. J’y vois une méconnaissable brindille androgyne se dévêtir. Seuls sa bouche rose et ses yeux verts étrangement éveillés disent que c’est bien moi.
Le reste appartient à une autre femme. Celle d’après le cataclysme.

Il va falloir que je vive avec.
Que je sache l’aimer.
L’aimer comme tu m’aimes.
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