Le retour

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Né en Espagne, venu en France enfant, parti en 2005 en Nouvelle-Calédonie d’où je suis rentré en 2018. Depuis ma jeunesse, j’écris. Le grand déclic a eu lieu suite à la suite de la lecture  [+]

Image de Printemps 2020

Le bateau s’appelait La Simone. Son patron Hociane, métis kanak et javanais, avec un peu de sang américain du côté d’un lointain parent de Boston, était plutôt petit, mais respecté. Il avait annoncé, sans élever la voix, qu’on devait contourner le haut-fond non mentionné sur la carte que la vigie avait repéré, et tout l’équipage s’employait à dérouter le voilier. C’était sans compter sur la dérive due à un courant qui n’aurait pas dû se trouver là. La Simone filait droit sur un possible danger et Hociane avait un choix à faire. Ou bien il se déroutait et, s’affranchissant des vents favorables, il compromettait sa mission – ramener avant trois jours une cargaison d’holothuries à Auckland – ou bien il trouvait un moyen pour parer le danger en suivant sa route initiale.

Quelques débris de bois, encore ceinturés de cordages effilochés, et qui flottaient par tribord l’inspirèrent. Il fit mouiller par le travers toutes les aussières qu’on put trouver à bord, lestées de tout ce qui pouvait les faire flotter entre deux eaux. Rapidement le navire se retrouva en travers de la houle et du vent. La position était inconfortable, mais La Simone dévia de sa route et passa à moins de six encablures du supposé haut-fond.

Ce que les yeux exorbités des matelots purent contempler alors, nul ne saurait le décrire, ni non plus en oublier la terrifiante vision : à moins de douze pieds de la surface, clairement discernable malgré les rides que le clapot et les embruns dressaient en écran, une scène apocalyptique se présentait. Des dizaines de corps humains, atrocement mutilés, s’offraient au regard. Certains semblaient vouloir remonter à la surface, d’autres penchaient déjà vers l’abîme, en grappes enchevêtrées. Autour de ces corps, dans un halo rougeâtre, un gigantesque filet s’agitait, qui semblait vouloir empêcher la masse sanguinolente de se désagréger. Malgré la rapidité avec laquelle le navire, poussé par des vents soudainement revenus, longea cette abomination, tous eurent l’horrible impression que ce filet, fait de cordages d’une taille qui approchait celle d’un bras, était animé d’une vie propre, agité de soubresauts. Certains affirmèrent par la suite que c’était comme des tentacules dépourvus de ventouses, d’autres qu’un seul orifice béait à leurs extrémités, d’autres rapportèrent qu’ils avaient pensé à des doigts démesurément longs, qui auraient pu tout aussi bien se détourner de ce qui semblait constituer une sorte de festin et s’en prendre à La Simone. D’autres ne dirent rien, et ce sont les yeux de ces derniers qui exprimaient le plus de terreur.

Hociane, quant à lui, faisant preuve d’une détermination qui en impressionna plus d’un, endossa sa fonction de maître à bord sans rien laisser paraître de ses sentiments. Sans mots inutiles et avec une efficacité redoutable ; moins d’une demi-heure après le début de la manœuvre, le bateau était en eaux saines. Toutes les aussières furent remontées et le navire reprit sa route vers la Nouvelle-Zélande.

Trois mois après ces événements, qui se déroulaient au début de ce siècle tourmenté, plus des quatre cinquièmes de l’équipage avaient abandonné leurs rôles et trouvé à s’embarquer sur d’autres unités, battant divers pavillons, mais dont aucun ne se destinait à croiser dans le Pacifique Sud. La Simone était au mouillage de la grande rade de Nouméa. Le pavillon jaune indiquait que son capitaine attendait des autorités l’autorisation d’aller à quai ; Hociane, à sa table à cartes, employait ce temps à finir de consulter un vieil ouvrage relatant des légendes du Pacifique et de l’Océanie. Et lui revenaient en mémoire des phrases entendues autour d’un feu, du temps de son enfance. Des histoires de monstres marins, de pieuvres gigantesques à visages presque humains, et d’autres qui parlaient de citées englouties et de mystérieux souterrains reliant la terre aux îles. Des récits qu’il avait – passés les premiers frissons à les entendre – toujours pris pour d’aimables féeries destinées à émailler le quotidien ennuyeux de ses semblables.

À présent il n’avait plus le cœur à rire de tout cela. Il avait vu bien plus que ce que ses hommes d’équipage effrayés n’avaient pu survoler ce jour-là, et les informations qu’il avait glanées çà et là ne faisaient que confirmer ses sombres pressentiments. Déjà, les bordés et le pont de La Simone avaient commencé à se parer d’une teinte bizarre, une couleur ni grise ni verte qui ne semblait exister qu’à ses yeux et ne semblait même pas être une couleur. Il était resté seul à bord, peu à peu abandonné par tous ceux qui ce jour-là avaient partagé avec lui l’inavouable. Le soir venu, avant de sombrer dans un sommeil qui depuis peu ne lui laissait plus de repos, traversé par d’effrayantes fulgurances qu’il n’arrivait pas à qualifier de cauchemars tant elles paraissaient vraies, il les revit encore une fois. Il revit ces longs filaments aveugles, comme des vers interminables. Il les revoyait s’essayer maintenant à ceinturer la coque, comme s’ils avaient eu comme projet de l’immobiliser au milieu de la rade. Comme s’ils voulaient s’assurer qu’il n’irait pas raconter ce qu’il avait entraperçu, qu’il n’irait pas faire part aux autres de ce qu’il avait ensuite compris et lui semblait maintenant une monstrueuse évidence : celui dont on n’osait dire le nom, celui qui depuis des temps immémoriaux attendait son heure, tapi dans les phosphorescences suintantes de son royaume sous-marin, celui qui depuis son bannissement reprenait des forces siècle après siècle, en se nourrissant des naufrages et des catastrophes, qu’il provoquait parfois, celui dont le nom même était comme un hurlement chuchoté, était prêt maintenant à faire son retour.

Et Hociane, réprimant un haut-le-cœur, songea avec terreur à cette chose qui attendait la race humaine qui ne se doutait de rien, à l’abomination qui allait fondre sur elle, et tout d’abord sur ce port, Nouméa, dont Hociane avait bien malgré lui su lui indiquer le chemin.

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