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Le reproche rapproche

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Les-erreurs

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"Ce ne sont que des mots. Tu accordes trop d'importance aux mots."

Mon colocataire G. continua son discours d'un air méprisant. Je ne comprenais apparemment rien à rien. Il était tard, je n'avais pas de montre, mais je savais que G. pouvait tenir jusqu'à l'aube pour la satisfaction personnelle, s'assurer que son cerveau était encore capable de formuler de jolis sermons, et surtout qu'une autre âme allait ingurgiter ses propos et en garder des traces au fond de son inconscient jusqu'à sa mort.

Je l'interrompis à plusieurs reprises, sans succès. J'étais convaincue qu'il ne se rendait pas même compte des reproches acerbes qu'il m'assénait en listes. Je veux dire que G. n'était pas intentionnellement cruel. Il parlait pour mettre de l'ordre dans ses pensées, et aussi accueillir mon point de vue, lorsqu'il était moins inspiré.
J'appris ce soir tous mes défauts, mes dernières lubies et ce qu'il fallait vraiment, absolument modifier dans mon comportement. Je n'avais aucun sens de la mesure, tout devenait trop gros en tout domaine, je me concentrais sur des problèmes infimes comme à quelle heure passent les éboueurs, alors que des grandes causes, dans le même genre que l'association de recyclage de G., ne trouvaient aucune importance à mes yeux. Je me rongeais les ongles devant n'importe qui, j'avais une tendance à ne pas regarder mon interlocuteur quand il parle, je perdais du temps à brasser de l'air, et pourtant Dieu sait que j'étais réellement une chic fille, intelligente et pleine de bonne volonté, c'était là le véritable désastre qui amplifiait le tragique de l'histoire.

Je regardai le plafond, une demi-heure plus tard, attendant le silence qui s'installerait durablement quand G. n'aurait définitivement plus de salive en réserve. J'aurais voulu être n'importe où mais pas en ce salon froid, peuplé de démons invisibles qui influençaient G. négativement sans qu'il ne le sente.

"Crois-tu aux esprits ?" demandai-je sans grand espoir d'être entendue. Il rebondit sur ma remarque pour me pointer le peu d'esprit qui régnait en mon cerveau lorsque je traînais mes sabots à l'heure où lui dormait comme une belle au bois dormant. Indomptable, pensai-je trop fort. G. tapa du pied dans la corbeille à papiers, débordante de mes brouillons minables, puis il s'enferma dans sa chambre en claquant fortement sa porte.

Du désavantage de vivre avec un homosexuel, sifflai-je attendrie. Lequel de nous deux mourrait en premier ? Où nous trouverions-nous après la mort ? Etait-il possible que nous ne devenions rien. D'après la Bible, notre corps se transforme en poussière et le reste qui venait de Dieu retourne à Lui. Pouvons-nous alors dire que nous ne serions quand même rien, puisque rien n'a été créé par nous ? Notre personnalité, aussi folle peut-elle se montrer, n'est jamais originale.

Je me dirigeai vers la cuisine, décidée à manger tous les restes et ne rien laisser à G., qui s'était particulièrement acharné sur moi ce soir. Arrivée au frigidaire, je me ressaisis. Ce n'était pas moi, cet être calculateur et heureux de son forfait. Le monde tournait ainsi, mais ce n'était simplement pas moi.

J'observai ce qui se passait chez les voisins d'en face, par notre lucarne. Le mari, boucher, était vêtu d'un tablier imprimé d'un verrat, il cuisinait en sifflant une casserole bouillante. Un gamin surgit excité par un autre, et la casserole se renversa sur son bras. Pleurs, cris, panique. Pauvre enfant. La femme entra avec un téléphone, le visage éclairé d'un sourire, réconfortant le petit grand brûlé.
Je soupirai et fermai le rideau. Tout ce que je ratais, mes premières bêtises d'adulte, mes premières prises de risque, mes premières expériences intéressantes, ne m'attendaient nulle part. La vie battait son plein dehors, et un vaste désert caractérisait ma mémoire.

Je m'assis dans mon coin favori, derrière la grande lampe du canapé, avec une feuille et un stylo faiblement encré, pour bien peser mes mots avant d'écrire. Quelques phrases apparurent, sans rien forcer.

"Il s'appelait G., mais n'avait aucune identité. Il ne s'imposait jamais, d'une humeur égale à tout conflit, il patientait en marge jusqu'à ce qu'une vague de calme imprègne les lieux."
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