Le repaire des flibustiers

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Jury

Ingénieur agronome, amoureuse des livres et des lettres. Une plume en pause pour cause de deux mini-moi à gérer ! Lauréate du concours « Dis-moi dix mots semés au vent » 2012/2013. "Le  [+]

Comme chaque dimanche matin, le papa d'Adrien emmène son fils au jardin public. Ce presque grand garçon de sept ans adore se dégourdir les jambes dans ce lieu où il retrouve ses camarades de jeu. Mais en ce dimanche gris de mai, le jardin est vide. Comme à son habitude, le père, un énorme livre à la main, s'installe sur l'un des bancs un peu abîmés qui auréolent l'aire du tape-cul et des toboggans. D'ordinaire peuplée par les rires des enfants, elle est aujourd'hui remplie d'un silence pesant. Adrien entame alors un jeu où ses amis sont imaginaires et toujours d'accord avec lui. Dans cette réalité qui n'existe pas, c'est lui le chef, alors qu'à l'école il est le souffre-douleur de toute la classe à cause de son embonpoint et de ses taches de rousseur. Il est souvent plus facile de s'évader dans un monde où ce qui nous blesse a disparu. Le père, plongé dans son gros roman, comme absorbé par une histoire qu'il est le seul à connaître, ne fait plus attention à lui. Adrien se demande souvent ce qu'il peut y avoir d'aussi intéressant dans ces livres sans images. Décidément, il ne comprendra jamais les manies des grands. Avec Tom, son meilleur ami que personne d'autre ne peut voir, il décide de se lancer dans une compétition. Qui se balancera le plus haut ? Les deux garçons se précipitent alors sur les engins de jeu, authentiques gamins dont l'inconscience croise souvent le chemin du danger. Seule la balançoire d'Adrien bouge ; en avant, en arrière, en avant, en arrière et de plus en plus haut. Tom n'arrive pas à le battre ! Et au moment où il s'apprête à crier victoire en brandissant haut les bras, il se sent glisser sur le bois encore humide de la rosée matinale. Tout se passe très vite. Adrien ne sent pas la douleur de la chute. Sa tête frappe si violemment le sol qu'il est assommé sur le coup. Le père, sorti de sa torpeur littéraire par le bruit de l'accident, se précipite, paniqué, vers son fils dont le corps inerte jonche le sol de l'aire de jeu.

***

Lorsque Adrien se réveille, une brume étrange l'enveloppe encore un peu. Il la chasse d'un geste négligé de la main. Que s'est-il passé ? Où est-il ? Autour de lui, une hostile forêt étend ses bras et hérisse vers le ciel de gigantesques arbres aux multiples couleurs. L'air est humide, les insectes nombreux. À quelques pas de lui, une libellule le regarde avec étonnement. Un maigre cours d'eau serpente dans la clairière où il s'est éveillé. Il décide de le suivre. Son père est sans doute à l'orée de ce bois. Ses petits pieds foulent la terre grasse et s'écorchent sur les ronces qui semblent avoir colonisé les rives du ruisseau. Au bout de quelques minutes, la lumière gagne du terrain sur l'obscurité, la forêt se fait plus accueillante. Enfin, Adrien arrive à la lisière. Mais au lieu de trouver les bancs où il s'imaginait son père en train de l'attendre sagement, ses pieds s'enfoncent dans du sable chaud et fin. Une gigantesque plage se dévoile sous ses yeux, et au-delà, un océan où l'écume blanche des vagues semble se mélanger avec les nuées cotonneuses du ciel. Au loin, il aperçoit l'ombre d'un bâtiment. L'angoisse le saisit, son cœur fragile palpite si fort qu'il l'entend distinctement. Boum... Boum... Boum... Alors, dans un élan de courage qu'il puise au plus profond de son être, il s'élance en direction de cette ombre qui lui murmure « Viens ! ».
Il court pendant une éternité, tant et si bien que lorsqu'il arrive à la porte en bois qui clôt la petite cabane du bout de la plage, il est devenu un jeune homme. Sa barbe a poussé, des poils ont envahi son torse, son petit corps potelé est devenu celui d'un athlète musclé. Au-dessus de l'entrée une inscription attire son attention : « Au repaire des flibustiers ». Adrien, qui n'est plus du tout un petit garçon, se demande ce que peut bien être un flibustier. L'innocence de l'enfance ne l'ayant pas encore lâché, il entre sans toquer dans la bâtisse. La porte est lourde, mais il la pousse avec une telle force qu'elle s'ouvre d'un coup, laissant apparaître une salle bien sale où quelques hommes étranges sont attablés. Un piano grignoté par le sel murmure une mélodie sourde semblant provenir du fond des océans. Les murs sont couverts d'algues diverses, des rouges, des vertes, des bleues. Au moment où Adrien pénètre dans la pièce, des regards malveillants tombent sur lui.
Il est paralysé par la peur, n'ose plus faire un pas en avant ou en arrière, comme s'il était enraciné dans ce plancher où les trous sont fréquents. Il distingue, parmi les autres tables, d'autres hommes étranges. Des jambes de bois un peu folles, des cache-oeils vicieux et des crochets semblant se mouvoir aussi bien que des mains. Il se rappelle alors l'histoire que son père lui a lue la veille dans son petit lit douillet d'enfant, ce petit lit qu'il désire tant retrouver en cet instant. Boum... Boum... Boum... Il est dans un repaire de pirates ! Tous ces brigands, ces méchants, ces meurtriers l'observent avec appétit. Qu'allaient-ils faire de lui ?
Alors que l'instant est comme figé dans l'éternité, l'un d'entre eux se lève. Sa jambe de bois fait Poc... Poc... Poc... lorsqu'il s'approche d'Adrien.
— Qui es-tu bougre d'idiot ? Espèce d'âne, d'inconscient qui ose déranger les flibustiers maudits lors de leur rencontre séculaire ! Je ne donne pas cher de ta carcasse ! Allez, sois un homme, sors ton épée et bats-toi comme un lion ! Je vais t'étriper, t'égorger et on se délectera de ton sang ce soir !
C'est alors qu'Adrien, s'armant d'un courage qu'il n'imaginait pas posséder, se saisit du sabre qui vient d'apparaître à sa taille, saute à la gorge du flibustier en colère et la lui tranche d'un coup sec et précis. L'autre se fige sur place, tombe à terre et se vide de son sang. La tache rouge s'étend sur le sol et coule jusqu'à la cave où le silence s'est fait. Ils regardent tous Adrien avec surprise. « Quel courage ! » pense la plupart d'entre eux.
Au moment où Adrien tente de faire demi-tour pour prendre ses jambes à son cou, un géant au chapeau noir referme la porte avant qu'il n'ait pu fuir. Dos à lui, la salle bouillonne. Et lorsqu'il se retourne, l'homme à la jambe de bois est à nouveau debout devant lui. Mais un sourire a remplacé son horrible faciès de colère.
— Tu as du cran petit, beaucoup de cran. Tu mérites un peu d'aide de la part des flibustiers maudits. Tiens, prend mon médaillon, il canalisera ton courage ! Un souvenir de nos pauvres âmes enfermées dans le temps.
Tous les visages sont détendus maintenant, et lorsqu'Adrien tend la main pour attraper le médaillon, une sensation étrange l'envahit. Sa tête tourne, les flibustiers disparaissent un à un, les planches du sol s'envolent et peu à peu la mélodie sourde du piano se perd dans le néant.

***

— Adrien ! Mon Dieu que vais-je faire ?! Adrien ! crie un père affolé dans un jardin public déserté. Adrien !
Lorsqu'il ouvre les yeux, Adrien sent une terrible douleur sur le dessus de son crâne. Il a mal. Mais lorsqu'il voit son père assis à côté de lui, il ne peut s'empêcher de lui sauter au cou.
— Papa... J'ai bobo à la tête...
— Tu as fait une de ces peurs à ton père ! Viens vite, on t'emmène aux urgences.
— Je vais bien papa, je vais bien.
Alors que son père le porte jusqu'à la voiture, Adrien découvre dans sa petite main potelée un médaillon doré.

Et depuis ce jour, Adrien n'est plus le souffre-douleur de son école.
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