Le Rendez-vous

il y a
3 min
270
lectures
253
Finaliste
Jury
Recommandé

Dans le mot "écrire" il y a le mot "cri". Comme je suis plutôt réservé, je préfère l'écrit plutôt que les cris. Dans le mot "écrire" il y a aussi le mot "rire". Comme je crains de me prendre  [+]

Image de Les 40 ans du RER

Thème

Image de Très très courts
En sortant de l’hôtel, il décida de rejoindre le métro Châtelet à pied. Il pensa que la fraîcheur de cette matinée d’avril calmerait un peu la fièvre qui s’était emparée de lui quand il avait reçu sa lettre. Une demi-heure plus tard, lorsque la rame démarra après avoir absorbé son lot de passagers, les battements de son cœur s’accentuèrent. Il trouva une place assise dans le fond du wagon et s’y rencogna. Il se sentait mal à l’aise dans ce RER où flottait une atmosphère lourde. À tort ou à raison, loin de sa Provence natale, il trouvait les parisiens tristes et trop renfermés sur eux-mêmes. Pour se donner une contenance, il prit un air absorbé et étudia l’itinéraire dessiné au-dessus de la porte.
À la gare d’Aulnay-sous-Bois, la pression monta d’un cran ; il se rapprochait d’elle. Pour occuper ses mains, il sortit la lettre de sa poche. Après l’avoir lue, plus de mémoire qu’avec les yeux, il la replia en se demandant ce qui l’empêchait de sauter de joie. Depuis le temps qu’il attendait cette rencontre, son cœur aurait dû battre la chamade ! Mais au lieu de cela, une sourde angoisse l’oppressait. Sans doute l’appréhension de l’inconnu, tenta-t-il de se rassurer. Car après tout, en dépit des messages échangés par ordinateur interposé, elle n’était encore qu’une étrangère pour lui.
Station Sevrant – Beaudottes. Maintenant, il se rongeait les ongles. Comme lorsqu’il était petit et qu’il jugulait ainsi son envie de pleurer, recroquevillé au fond de son lit dans le dortoir de l’orphelinat. Une dame âgée vint s’asseoir sur le siège en face de lui. Malgré les rides, un reste de coquetterie transparaissait sous son maquillage léger. Sa bouche, aux lèvres fines teintées d’un rouge un peu vif, fit la moue en même temps que ses yeux verts lui jetèrent un regard réprobateur. Sous le silencieux reproche, il se sentit obligé d’expliquer avec un sourire gêné :
— Un vieux réflexe d’écolier anxieux.
— Je connais ça, j’ai été institutrice pendant plus de quarante années, lui répondit-elle d’un ton bienveillant. Et j’en connais plus d’un qui doivent se rappeler les petits coups de règle que j’assénais, pas trop fort, sur leurs doigts déjà maltraités les jours de composition. Mais à votre âge, cela aurait dû vous passer depuis longtemps.
— C’est vrai. D’ailleurs, il y a des années que cela ne m’était plus arrivé. Mais là c’est particulier ; j’ai rendez-vous avec une femme, se confia-t-il, heureux de trouver quelqu’un à qui parler. Son avion arrive dans un peu plus d’une heure.
— Ah ! l’émoi du premier rendez-vous... Je m’en souviens comme si c’était hier, évoqua-t-elle, le regard soudain perdu dans le vague.
La sentant prête à lui conter un souvenir lointain, il n’osa intervenir. Il joignit ses mains sur ses genoux, se pencha un peu vers elle, comme pour mieux recueillir ses confidences, et attendit. Après quelques secondes de rêverie, la vieille dame continua d’une voix un peu plus cassée, un peu plus chevrotante :
— Oui, jeune homme, comme si c’était hier. J’avais vingt-deux ans. Il m’avait donné rendez-vous à Montmartre. Tout en haut des escaliers qui escaladent la butte. Je suis arrivée un peu en avance pour ne pas lui donner l’impression d’être une de ces effrontées qui prennent plaisir à se faire désirer. J’étais fébrile, vous ne pouvez pas imaginer. Je tremblais comme une feuille. Je crois même que je me suis laissée aller à mon ronger les ongles, moi aussi. C’est vous dire si j’étais excitée. De joie, mais également de crainte. Car voyez-vous, si ce rendez-vous était le premier après un échange de petits mots doux que nous nous passions par un trou du mur de clôture qui séparait les propriétés de nos parents, il était aussi le premier d’une longue série d’au revoir angoissants. En effet, mon Jean venait d’être mobilisé pour aller combattre l’invasion allemande. Ce jour-là, nous avons croqué la vie avec un tel bonheur que nous en étions ivres comme des grives de vignes à la saison des vendanges.
Station Villepinte. La vieille dame s’était tue et regardait, sans les voir vraiment, les usagers se presser sur le quai. Les portes de la rame se refermèrent en soupirant. L’angoisse, un moment disparue, étreignit de nouveau le jeune homme. Ses sentiments, bien que similaires à ceux que son interlocutrice avait éprouvé en son temps, n’avaient pas le même impact psychologique. Il mourait d’envie de lui demander comment avait fini son histoire, mais il trouva indécent de la questionner. Heureusement, les à-coups occasionnés par le départ du RER la tirèrent de son mutisme. Elle lui sourit d’un air triste et déclara abruptement :
— Un jour, il n’est pas venu au rendez-vous. Et quand la guerre a été terminée, il n’en est pas revenu non plus.
Elle replongea dans le silence, en le fixant de son regard larmoyant. Gêné, il n’osa détourner le sien. La rame filait à toute allure dans le tunnel sombre. Aucun des deux ne sachant comment relancer la discussion, ils restèrent perdus dans leurs pensées jusqu’à ce que, comme s’il était retenu par une main géante, le RER ralentit avec brusquerie. Elle jeta un œil vers le quai illuminé qui approchait et déclara :
— Parc des expositions. Je descends ici. J’espère ne pas vous avoir ennuyé avec mes radotages.
— Pas du tout. Au contraire. Je suis juste désolé pour... pour vous.
— Bah ! cela fait si longtemps. Je vous souhaite de faire un beau mariage et d’être très heureux avec votre inconnue, dit-elle en se levant.
— Mais je ne compte pas me marier avec elle, lui répondit-il en la suivant jusqu’à la porte.
— Et bien, vous avez tort, le sermonna-t-elle comme autrefois ses élèves. Il faut saisir le bonheur lorsqu’il se trouve à votre portée. Après...
Elle laissa sa phrase en suspend et s’éloigna en remuant la tête. Juste avant que les portes ne se referment, il lui cria :
— Je ne peux pas l’épouser car, au prochain arrêt, c’est ma mère que je vais rencontrer pour la première fois.
Puis, tandis que les portes se refermaient, il agita la main en signe d’adieu.

Recommandé
253
253

Un petit mot pour l'auteur ? 88 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Iremi
Iremi · il y a
J'ai bien aimé votre "rendez-vous". La nouvelle apporte son lot d'émotions et d'attentes savamment dosées et organisées. A une autre fois.
Image de Steph. Sylandre
Steph. Sylandre · il y a
Très heureux que vous ayez apprécié cette petite balade en métro. Merci.
Image de Silvie DAULY
Silvie DAULY · il y a
La chute est inattendue, et surtout, la vieille dame a un charme fou. Je la rejoins tout à fait. Quand le bonheur passe, il faut le saisir.
Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Steph, je reviens vers vous car J'ai eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
Si vous êtes déjà passé(e), je vous prie de m'excuser et de ne pas tenir compte de ma proposition.
à bientôt.
Julien.

Image de Mercedes Calatayud
Mercedes Calatayud · il y a
Il y a des rendez-vous qui comptent..vous pouvez compter sur mes voix!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Emouvant et quelle chute !
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Touchant.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Bravo pour cette "recommandation", gage de qualité s'il en était besoin ...!
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Vous devez mettre tous les coeurs de votre côté avec une si poignante histoire intergénérationnelle ! Où l'on remarque que rien n'a changé, qu'on se passe les petits mots par le petit trou du mur ou qu'on communique par internet, la fébrilité de la rencontre est intacte. Et quelle chute, vraiment à fondre ! Beau texte qui est bien dans le thème tout en nous emmenant bien loin sur le chemin des sentiments. Je suis aussi finaliste dans le RER et dans la Matinale (poésie)
Image de J.H. Keurk
J.H. Keurk · il y a
Une belle histoire, sur une belle histoire, aussi émouvante l'une que l'autre... Une chute inattendue et pleine de promesses.
Image de Nectoux Marc
Nectoux Marc · il y a
Jolie histoire et chute impeccable. Texte bien charpenté. Bravo. Mes 5 voix
Image de Steph. Sylandre
Steph. Sylandre · il y a
Merci Marc

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La montre

Gwen Demay

Le jour de mes huit ans, j’ai reçu un cadeau auquel je ne m’attendais pas ; une montre au bracelet noir où apparaissait sur le cadran Mickey Mouse, avec ses bras légèrement entortillés et... [+]