Le regard

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Il y a le regard amer ou tendre de ceux qui connaissent plus de morts que de vivants, le regard sûr et fier de ceux qui ont fait ce qu’on attendait d’eux, le regard timide de ceux qui ont l’habitude de se faire marcher dessus.
Il y a mon regard d’entre-deux, vague et acculé, parce que je peux faire ce que je veux de ma vie et que j’ai exactement cet âge auquel on n’a aucune idée de ce qu’on veut.
Les regards se tournent vers moi, posent des questions effrayantes, de grandes questions qui pèsent sur mes paupières.
Ils me font remarquer qu’il y a deux grandes poches noires sous mes yeux. Je n’ai pas envie d’expliquer que je préfère la pénombre à la lumière qu’on m’impose.

Mon regard se baisse, malgré moi. Je n’explique pas non plus que le seul moment où mes pupilles s’agrandissent, c’est quand je noircis des pages et des pages pour vider ma tête sur le papier, que leurs regards sont écrits quelque part à l’encre noire, que peut-être un peu de cette encre s’est égarée sous mes yeux.
Leurs regards qui me rendent si petite parfois, les autres regards qui me donnent envie d’écrire en couleur et puis ceux qui font naître des rimes dans l’ennui.

Il y a les regards inconnus, qui s’accrochent au mien une seconde, parfois moins. Ils s’inscrivent dans mon esprit, y tournoient plusieurs jours. Ils me suivent, m’occupent toute entière, me posent des questions et me racontent des histoires.
Ils m’habitent, pour un jour me quitter et s’installer sur mon papier, parmi d’autres regards inconnus dont les histoires s’entremêlent.

Un autre regard, une autre histoire, elle sera triste ou tragique, elle sera unique. Encore une autre, belle et sombre cette fois. Mon regard s’allume en réaction aux autres, ma vie s’anime dans les lignes étrangères et si familières. Je vis par procuration. Je ne serais plus jamais seule.

Un nouveau regard.
Je n’en ai jamais vu de tel.
Il est calme, incisif. Les gestes autour valent si peu. On le pense imbus de lui-même ou négligé, en un mot on le méconnaît.
Dans ce regard, je devine les rouages d’un esprit tranquille mais qui ne s’éteint jamais. Il travaille, travaille. Il décortique, analyse, les gens et les choses. Il prend son temps, glisse doucement, il pourrait bien être immortel. Il est sans âge.
Pourquoi ? Je cherche encore, lui aussi je pense. Il cherche une faille, n’importe où pourvu qu’il y ait plus que toute cette vaine agitation, quelque part.
Encore un geste, encore un rien. Le regard n’y croit pas lui-même, attache si peu d’importance à son propre corps.
Changement. Le regard s’éclaircit, comme nostalgique. Figé sur un détail : la pluie qui heurte le verre, une pluie violente, une pluie du Nord. Tout dans le regard s’apaise, celui qui démembrait et examinait chaque chose sans répit devient inconscient du monde.
Elle se reflète dans ses prunelles, la pluie, résonne derrière les deux billes, elle détend chaque muscle. Il pense à la terre mère, celle qui est gorgée d’eau, où les vêtements, les cœurs et les yeux sont mouillés, où la vie coule inlassablement. Le seul endroit où il ait jamais eu chaud, le seul endroit où il ait jamais senti le soleil. Une terre où les gestes sont instinctifs, où les gestes ont une valeur. Une terre où le regard et le corps disent la même chose. Il aurait pu finir par rouiller, devenir un produit de l’eau de pluie, une conséquence heureuse.

Il sera héros de sa propre histoire, ce regard si particulier.
Cela fait des années qu’il vit dans mon esprit.
J’attends les mots à la hauteur, des regards secondaires qui ne seraient pas ridicules à côté de l’unique.
Il serait héros d’un autre temps, héros perdu à la recherche d’une terre oubliée. Il serait héros désaxé, charmant un peu et étrange, beaucoup.
Il serait philosophe dansant au bord du vide, il serait diplomate pour la terre de l’esprit, ou poète et viking cherchant le mot ultime.
Il serait lâche de temps en temps, peur de la vie et du temps, il serait beau pourtant.
Il y aurait le bruit de la pluie dans ses phrases, la chaleur de ses vies passées dans une boîte pleine de souvenirs, de rêves avortés.
Il ne serait pas grand chose, il serait bien plus que les autres regards.
Il sera, j’espère, un jour.

Ce regard a changé mon monde.
J’attends les mots.

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