Le quai des champs d’investigation

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Rêveur impénitent, je marche en équilibre constant sur un fil tendu entre l’imaginaire et le réel. Je suis féru de lecture depuis mon plus jeune âge et il m'arrive d'écrire mes propres  [+]

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Les néons alignés de part et d’autre du plafond avaient accumulé tant de poussière qu’ils ne renvoyaient qu’un éclat souffreteux dans le passage souterrain. Normand Deschênes traversa prestement la pénombre crasseuse, puis enfila une rampe débouchant sur le quai numéro trois. Les mains enfouies dans les poches de son loden anthracite, il se mit à arpenter l’asphalte. À l’horizon, une bande vermillon soulignait le ciel qui s’assombrissait peu à peu.
Normand ne compta guère plus d’une vingtaine de personnes sur le quai. Il les observait discrètement quand les haut-parleurs annoncèrent, dans un crachotement presque inaudible, l’arrivée de l’express de vingt heures trente-quatre. D’après les informations qu’il avait pu se procurer, elle débarquerait de ce train-là. Un bref instant, il l’imagina descendant le marchepied d’un élan aussi harmonieux que prudent ; il vit son abondante chevelure auburn se balancer sur ses délicates épaules, ses yeux violines se plisser cependant qu’elle arborerait un sourire faussement ingénu, mais authentiquement envoûtant…
Dès que les haut-parleurs se furent tus, Normand entreprit de détailler les représentants de la gent masculine qui l’entouraient, convaincu que sa prochaine victime se trouvait parmi eux.
Au terme de cet examen, il écarta les trop vieux, les trop jeunes, les trop mariés – une alliance scintillant à leur annulaire gauche – et ceux qui paradaient en galante compagnie. Les papables étaient au nombre de trois : un quadragénaire dont le visage et les mains s’animaient de tics nerveux comme sous l’effet de chocs électriques, un homme dans la trentaine qui tétait goulûment un tronçon de cigarette et, enfin, un type à la fleur de l’âge, les cheveux ras, vêtu d’un jean et d’un cuir noir, qui souhaitait visiblement prolonger par ce biais l’époque de son adolescence perdue.
Normand s’approcha des « élus », un rien dubitatif. Tous trois correspondaient au profil, certes, mais jamais elle n’aurait jeté son dévolu sur un phénomène agité de mouvements désordonnés, pas davantage que sur un fumeur. Restait donc le faux jeune, sur lequel Normand reporta une attention accrue. Tout en s’avançant vers lui, il crispa les doigts sur la crosse du Derringer calibre 22 qui sommeillait au fond de sa poche…
Alors qu’un grondement s’amplifiait dans le lointain et que tout le monde se pressait le long de la voie, prémices de l’arrivée imminente du convoi, Normand fit mine de chercher un créneau entre les voyageurs, afin de se poster à un endroit stratégique. En voyant de plus près le porteur du blouson de cuir, il ne put s’empêcher d’éprouver une certaine pitié. Le pauvre ne se doutait sûrement pas du sort que lui réservait la beauté qu’il s’apprêtait à accueillir ! Il était vrai qu’elle s’y entendait à merveille pour gruger les hommes. Normand lui-même en avait fait la cruelle expérience. Après l’avoir habilement ferré sur un site Web de rencontres, elle lui avait fait miroiter une relation « dans la vraie vie » ; ensuite, de promesses en flatteries, elle l’avait proprement dépouillé avant de le larguer comme une vieille chaussette. Lui qui avait cru devoir cette conquête à son charme – regard d’azur et cheveux noirs clairsemés de filaments blancs, carrure de nageur olympique – voire à sa gentillesse ou à son humour, il était tombé de haut !
À sa décharge, Normand était le premier à admettre qu’il avait été particulièrement naïf. Mais quand, après une vie sentimentale jalonnée d’échecs et de déceptions, une femme aussi belle, brillante et volontaire vous porte aux nues, il y a de quoi être aveuglé… Lorsqu’il avait recouvré la vue, elle était partie et lui était sans un sou. Il avait dès lors consacré tout son temps libre à la retrouver, l’épier, la filer, allant jusqu’à espionner ses communications pour tout connaître de sa vie, de ses habitudes et de ses projets. Il avait ainsi découvert que son violon d’Ingres consistait justement à escroquer des hommes célibataires, présentant bien et bénéficiant d’une situation assise et de préférence doués d’une sacrée dose de crédulité. Tout lui, quoi ! Grâce à plusieurs enquêtes effectuées sur le terrain et sur la Toile notamment – sous divers pseudonymes – il avait appris qu’elle avait rendez-vous avec une nouvelle cible ce soir, à sa descente du train.
Le roulement des tonnes de métal déferla bientôt à l’entrée de la gare. Le fumeur jeta subrepticement son mégot entre les rails. Le quidam secoué de spasmes s’écarta du bord du quai, sans doute de crainte d’être aspiré sous la locomotive. Normand espéra avoir misé sur le bon cheval, parce que, si d’aventure elle descendait à l’opposé du quai, son plan ne ferait pas long feu. Sa tension grimpa d’un cran lorsque les voitures s’immobilisèrent. Il scruta les portières les plus proches, sans cesser de guetter du coin de l’œil les déplacements de l’homme au blouson. Soudain, elle apparut, séductrice fatale, les yeux mi-clos, le menton levé, les cheveux remuants au rythme de son déhanchement nonchalant.
Tandis que Normand amorçait le geste d’extraire le Derringer de sa poche, il fut pris au dépourvu par une scène aussi insolite qu’inattendue : le gars qu’il surveillait se rua sur la femme, immédiatement imité par un couple bon chic bon genre que Normand n’avait pas remarqué jusqu’alors. En deux coups de cuillère à pot, elle se retrouva avec les poignets menottés dans le dos, la mine stupéfaite. L’homme au cuir exhiba un badge et rassura la foule : « Opération de police ! La situation est sous contrôle, ne vous inquiétez pas ! »
Penaud, Normand rebroussa chemin en suivant à distance les trois policiers et leur prise. À l’évidence, il n’était pas le seul à l’avoir dans le collimateur ! Les forces de l’ordre étaient heureusement intervenues avant qu’il eût commis l’irréparable.
Parvenu dans le hall de la gare, il regarda s’éloigner le panier à salade et s’engouffra aussitôt dans un cybercafé.

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Maxence RICHARD · il y a
Excellent texte, bravo ! L'écriture est parfaite, le rythme est bien maîtrisé et la chute m'a totalement pris au dépourvu.
Le paragraphe final est peut-être en trop.

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Landry des Alpes · il y a
Bonne histoire, je viens de la lire en borne !
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Charlette · il y a
Bon suspens. On retient notre souffle en attendant l'arrivée de cette mangeuse d'homme...
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci beaucoup, c'est gentil !
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Bruno Bottin · il y a
Très bonne histoire,félicitations!
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci à vous, c'est sympa !
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Merlinéa auteure · il y a
La faiblesse des hommes! Je plaisante! Quoique.... on là ok le diable personnifié... heureusement que la police est intervenue... une vie innocente de sauvée
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Merlinéa auteure · il y a
Ta couette a gagné la partie dimanche matin? ;)
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Patrick Chambettaz · il y a
Euh... là quelque chose m'échappe... Ce message m'était-il réellement destiné ?
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Merlinéa auteure · il y a
Je voulais dire par là que tu n'as pas écrit pour la matinale de dimanche matin.... ;)
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Patrick Chambettaz · il y a
Ah, pardon ! En effet, je n'ai pas participé ;-)
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Merlinéa auteure · il y a
C'etait juste une boutade amicale ... j aurai aimé te lire sur le sujet ;)
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Pres78 · il y a
Il l'a échappé belle. Ouf !
Vengé par la Police.
Bravo pour cette histoire.

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Patrick Chambettaz · il y a
Merci ! Et bravo à vous aussi pour vos Maux de tête, un texte que j'ai beaucoup apprécié.
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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci pour le commentaire et bravo à vous (j'étais déjà passé humer l'air du temps et j'avais déjà voté, aussi pour la finale) :-)
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Thara · il y a
Normand, se lance dans la surveillance, de celle qui l'a si joliment piégé, sans aller au bout de ses engagements.
IL aurait bien voulu lui faire payer l'addition, en l'envoyant manger les fleurs par la racine, mais c'était sans compter sur inspecteur blouson cuir et, ses collègues...

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Adais · il y a
Vous avez su me tenir en haleine jusqu'à la fin ,quel suspense et que dire du sujet et de la description des personnages, bref que du bon. Bravo ,désolée d'arriver en retard pour le vote mais je suis sur ce suite depuis qq mois seulement. Mon vote.
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Patrick Chambettaz · il y a
C'est très gentil à vous, merci beaucoup !
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Geny Montel · il y a
Quelle écriture ! Quel suspens ! Une chute à couper le souffle !
Ce texte mérite en effet d'être recommandé par SE.
Merci pour ce régal et pour être passé sur ma page ☺

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Patrick Chambettaz · il y a
Je vous en prie, et merci pour tous vos compliments :-)

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