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Le quai d'en face

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Zugzwang

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Placé entre un distributeur de boissons et un sans-abri qui dormait au bout du quai, il attendait. Tout en passant la langue sur ses dents encore couvertes par une pellicule de café, il scruta l’écriteau électronique.

« Six minutes ? Je vais être en retard, bordel... »

Pour essayer de tuer l’ennui, il jeta un coup d’œil à son téléphone. Comme rien de nouveau n’était arrivé depuis sa dernière vérification deux minutes plus tôt, il le rangea dans sa poche et entreprit d’observer autour de lui. Quelques mètres à sa gauche, le sans-abri dormait. Ou du moins c’est ce qu’il espérait, car il était si immobile dans son duvet qu’on aurait pu le croire mort.
Il détacha son regard de ce triste spectacle et le porta sur le quai d’en face. Sur un banc, un jeune homme, manifestement alcoolisé, était avachi et attendait de finir sa journée, à l’heure où les autres commençaient la leur. Près de lui, un couple attendait, debout. L’homme portait une guitare en bandoulière et sa compagne tenait fermement un chien par la laisse.

Juste en face de lui, il y avait une femme, qu’il ne fit que survoler du regard dans un premier temps. Comme des aimants, ses yeux furent cependant bientôt de nouveau attirés par elle. Il remarqua qu’elle regardait dans sa direction et lui souriait.

Il prit donc la liberté de la dévisager davantage. Blonde, les cheveux mi-longs, un visage enjôleur, doux et complice, elle avait ce genre de sourire irrésistible qui réchauffe et réveille. Un de ces sourires éclatants, un sourire des yeux, un sourire de l’âme.

Elle devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Elle était légèrement de profil et le fixait toujours. Se sentant un peu bête, il détourna de nouveau les yeux et, cherchant un point d’ancrage pour son regard, il consulta de nouveau l’écriteau qui indiquait quatre minutes avant de revenir à elle quelques secondes plus tard.

Par une analyse semi-rationnelle, semi-fantasmagorique, il chercha à en savoir plus sur elle. Qui était-elle, que faisait-elle dans la vie ? Mannequin ? Oui, sans aucun doute, elle devait être mannequin. Il essaya d’imaginer ce qu’était sa vie. Il la vit enchainer les shootings photos, les castings, les défilés. Il pensa qu’elle aimait lire, beaucoup, en particulier pendant ses nombreux voyages. Il aimait croire qu’elle avait un caractère désinhibé et insouciant, mais sans être volage ou imprévisible.

Au fur et à mesure de ses pérégrinations mentales, il se mit à s’insérer à ses côtés, à s’inscrire dans les scènes de la vie de cette femme qu’il construisait en pensée. Il captura l’image de son sourire qu’il colla dans une scène de vacances, où elle était allongée sur un transat près de lui, le dos nu exposé au soleil, le lorgnant avec cette même malice et cette même candeur, tandis qu’elle lui tendait la main.

Il se perdait dans ses yeux marron, clairs mais profonds, et dans son oreille résonnait déjà le rire qui pouvait sortir de cette bouche souriante et entrouverte. C’était un rire jeune, festif, qui contenait au sein de ses vibrations une solide notion de l’essentiel.

« Direction La Défense, prochain train dans 2 minutes. »

La voix enregistrée le sortit brutalement de sa rêverie. « Plus que deux minutes... » Il retourna à ses scénarios.

Ils étaient maintenant dans un restaurant, assis face à face autour d’une table nappée de blanc, sur laquelle flamboyaient des chandelles qui projetaient des reflets orangés qui venaient se marier avec la blondeur de ses cheveux. Il la voyait le regarder, avec toujours ce même sourire. Il s’imaginait parler des heures avec elle, vivre avec elle, à l’étranger, quelque part, loin d’ici. Plus ces scènes imaginaires voyageaient dans le temps et l’espace, plus son envie de la connaître s’accentuait. Il les vit tous deux emmitouflés sur une piste de ski, puis devant un téléfilm, blottis l’un contre l’autre sur le canapé. Et, toujours, par-dessus ces images, ce visage, ce sourire immuables qui, comme un calque, se superposaient.

Ils se tenaient debout au bord d’un lac, que bordait une forêt d’arbres nus. Un groupe de voiliers glissait silencieusement sur l’eau, caressant la surface sur laquelle se projetait la lumière tiède d’un soleil automnal. Plus proche du bord que lui, elle photographiait cet instant tandis qu’il la contemplait avec une sérénité aérienne et figeait, lui aussi, un cliché mental de tout l’émerveillement et la sensibilité qu’il avait prêtés naturellement à cette femme, une image éthérée du beau qui contemple le beau.

Le vrombissement des wagons sur les rails le ramena brusquement à la réalité. En jetant un coup d’œil à sa montre, il monta dans le train et s’adossa contre la paroi qui lui faisait face, les mains dans les poches. Alors que le métro se mettait en branle et redémarrait, il se retourna et jeta une dernière œillade à son amante d’un instant. Elle, toujours, souriait en regardant droit devant elle, immobile dans son rectangle de papier. A côté de son visage, il était écrit en grosses lettres blanches sur fond noir : « C’est votre jour de chance ! La femme de votre vie vous attend sur celibaparis.com »

« Connerie de pub... », maugréa-t-il alors que le train s’enfonçait implacablement dans le tunnel obscur.

PRIX

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée.
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Fantomette · il y a
Étonnante la fin, bravo, mon vote. Je vous invite à découvrir mon "Printemps"
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Geny Montel · il y a
Effectivement, il aurait mieux fait de mettre ses lunettes ! Belle chute ! Je ne m'attendais pas du tout à ça !
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Wall-E · il y a
Qui n'a pas vécu cette scène sur le quai d'en face ? Une histoire admirablement bien contée. Belle intensité, personnages crédibles, pensées décrites avec justesse. Le décor est planté et l'intrigue habilement menée, donc bravo ! Je vote, bien entendu !
Dans un autre registre, n'hésitez pas à venir faire un tour du côté de "Rancoeurs", si le coeur vous en dit !
Wall-E

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Kenrick · il y a
Beau texte! Lecture agréable et style fluide avec une chute inattendue. Mon vote!
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Jade_or · il y a
Tellement emportée par les pérégrinations mentales de ce monsieur, je n'ai pas vu la chute arrivée! Bravo et en plus c'est divinement bien écrit! Au plaisir de relire un autre texte de votre plume à l'avenir!
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Zugzwang · il y a
Merci ! J'ai également lu votre oeuvre en compétition, de laquelle je n'ai eu aucun mal à me représenter les tendres scènes, étant moi-même angevin !
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