Le puzzle

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J’aurais préféré qu’elle ne dise rien, qu’aucun son ne s’échappe de sa gorge, qu’elle se tire sans un bruit, mais elle est partie en me traitant de « connard ». J’aurais pu lui courir après, mais je suis resté assis sur la chaise de la cuisine à remuer mes sourcils et à respirer profondément. J’ai cette musique qui ne me quitte plu l’esprit depuis deux jours, chacune de mes actions sont accompagnées par l’enchainement tragique des soldats de la clef de sol qui marchent à un rythme effréné. Une insulte et puis le bruit d’un papier que l’on déchire, c’est ce qu’elle a laissé en partant. Elle a ouvert le courrier et déchiré devant moi cette lettre qui gisait sur le parquet. Ce n’était qu’une lettre et je vivais sans secret, elle était juste folle, ce n’était pas possible autrement. La manière dont elle avait écorché le papier ne pouvait être que le signe de l’aliénation. N’importe qui aurait déchiré la lettre en longueur de manière à la séparer en deux puis aurait coupé les deux morceaux restants en leur centre. C’était très simple, mais elle a déchiqueté la feuille en plusieurs pièces de formes et de tailles irrégulières. De là où je suis j’en aperçois au moins six. Tout parait plus grave alors que la musique atteint son dernier accord, celui qui doit me libérer, mais comme prisonnier d’une amnésie légère, elle se sent le devoir de recommencer encore et encore, sans aucun moyen pour moi de la contrôler.

Je me rapproche du massacre en faisant glisser ma chaise sur le sol, mais en restant assis, ça ne vaut sûrement pas la peine que je me lève. Quel que soit le procès qui m’est intenté, je suis innocent d’office, cette lettre est une erreur, une injustice, ou une incompréhension et, quel que soit le cas de figure, je suis irréprochable.

Alors, je reste assis fièrement sur un trône de plastique bon marché acheté en lot il y a plusieurs années. Je me prends à compter les morceaux de carrelage collés sur les murs de la cuisine, ils sont laids, mais réguliers et coupés proprement, à tel point que je prends plaisir à les compter et à les contempler. Il y a le microonde aussi, son horloge digitale est en retard de sept minutes, j’ai souvent raté mon bus à cause d’elle. Et puis les miettes de pain sur le comptoir, une orgie pour les moineaux qui attendent de l’autre côté de la fenêtre. Et cette lettre, stupide, mère d’une colère inutile, injustifiée, la regarder ne serait que lui offrir un honneur qu’elle ne mérite pas.
Pourtant, par ce que l’Homme ne peut vivre de mystère, j’en ramasse un morceau, le plus grand, presque immaculé, souillé seulement par mon nom de famille et mon adresse, un morceau inutile en somme pour comprendre ce qui se trame dans l’appartement. Avant d’en prendre un deuxième, je sens mon téléphone portable trembler dans ma poche, lui aussi semble effrayé. J’allume l’écran et assiste à une averse de message, trop d’un coup, j’ai déjà beaucoup à me soucier avec la voie postale alors je le replace dans mon jean. Je me penche, mon dos craque, et mon portable s’agite encore. Il m’agace, ce bout de plastique à 400 euros, avant de regarder le nouveau morceau de papier qui se repose dans ma main gauche, je décroche.
— Salut, elle sait ?
La voix paniquée m’est familière. Cet appel, cette situation, tout s’est déjà produit auparavant.
— Alors elle sait ?
Elle s’agace, je ne sais que dire, oui, elle sait, mais cette fois-ci c’est différent, je le sens.
— Merde tu réponds ?
— Oui elle sait.
— Je suis désolée. 
Elle raccroche, peu de mots, mais trop quand même au vu de la situation. En retournant le morceau que je tiens dans la main je sais à quoi m’attendre, cette signature, je la reconnais, c’est celle qui m’a déjà tout pris. L’Histoire n’arrête jamais sa marche mais elle aime parfois faire quelques pas en arrière, comme aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de ramasser les autres pièces, tout est clair maintenant. Je fais deux pas en avant, puis un sur le côté, et recommence, je réfléchis, si seulement j’avais agi quand il en était encore temps.
J’attrape les débris de papier et fonce dans ma chambre pour les assembler. J’ai besoin de savoir à quel point la lettre ressemble à celle que j’ai reçu trois mois plus tôt. Malgré les stigmates, le pauvre document prend rapidement forme. Je suis interrompu par des gémissements qui pénètrent ma chambre par la fenêtre entre-ouverte. Je l’entends, hystérique, faire les cent pas dans la cour en claquant son talon contre les pavés. La rage ne faiblit pas et la pluie vient pour l’agacer encore plus. Même la Nature s’en prend à moi aujourd’hui. Je suis foutu. La copie est assemblée, j’ai pansé ses plaies avec du scotch, je l’ai sauvée et elle va me détruire. Je laisse mes yeux se balader sur elle, ils se reposent un peu contre certains de ces chiffres et certaines de ces lettres, mes sourcils décollent comme gonflés à l’hélium, je souris presque, par surprise. Je savais que ça allait barder, mais je l’imaginais pire, mon bulletin.
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