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Le Propre de la Saleté

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Si vous avez déjà fréquenté les plages du sud de la Sicile, il est probable que vous soyez passés non loin de Giuliana Sapienza. En revanche, il est tout à fait impossible que vous l’ayez croisée ni même aperçue.

Cette respectable quinquagénaire habite un de ces immeubles à l’apparence délabrée, avec des murs de briques grises et roses en alternance qui n’ont jamais connu le moindre crépi. Des herbes folles et des cactus distordus montent la garde au pied de la bâtisse. Nul ne pourrait imaginer que les appartements dans ses entrailles sont aussi spacieux que confortables.

L’un d’eux est le quartier général de Giuliana qui y fait régner l’ordre. Seuls son mari Roberto et sa fille Francesca – aujourd’hui mariée – sont tolérés dans cet espace de cent mètres carrés entièrement dédié à la propreté. Le ménage y est quotidien et s’étale sur l’ensemble de la journée. Il consiste en une succession d’étapes dont chacune est susceptible de revenir deux ou trois fois : la poussière au plumeau puis au chiffon, l’aspirateur sur le moindre centimètre et sous tous les meubles, la serpillière, le récurage des faïences et des chromes pour tout ce qui concerne la cuisine et les sanitaires. Au passage, il est on ne peut plus juste de dire « les sanitaires » car Giuliana possède une salle de bain pour l’usage quotidien de sa famille et une autre, la plus belle, qui est là davantage pour l’apparat avec des serviettes qui ne servent pas et un savon intact trônant sur son présentoir. Le ménage n’est interrompu que par la lessive, le repassage, la cuisine et, parfois, une pause d’une demi-heure devant un feuilleton ou une émission de téléréalité.

Généralement, Giuliana est seule pour ne pas être dérangée et c’est justement le cas aujourd’hui. Il faut dire qu’elle a décidé de récurer l’intégralité de sa salle de bain témoin avec un nouveau produit malgré sa fatigue et la chaleur de juillet.
— Bon courage, ma chérie ! a déclaré Roberto, le ventre gonflé par la pasta, avant de quitter l’appartement pour se rendre au café du coin où l’attendent ses amis.
— C’est ça ! Va-t-en au diable et restes-y !

Giuliana aime bien taquiner son mari ou se plaindre de lui mais elle l’adore. C’est d’ailleurs à lui qu’elle fait appel lorsqu’elle a besoin d’une course. Obéissant scrupuleusement à ses ordres, il s’est rendu la veille dans la droguerie la plus proche pour récupérer le déjà fameux « Brezza di conchiglie per bagno ». Notre Giuliana qui connaît la science des détergents et les propriétés des décapants a compris directement en lisant la publicité que cette brise de coquillages allait donner un nouveau souffle à sa salle de bain.

Tandis que le brûlant soleil sicilien inonde la pièce à travers des vitres closes et limpides, Giuliana s’agenouille et empoigne son éponge. Dans le salon désert, à quelques mètres, la télévision diffuse des clips d’hier et d’aujourd’hui qui, à n’en pas douter, repasseront demain.

D’où lui est venue cette obsession pour la propreté ? Giuliana pourrait se le demander si toute son attention n’était pas mobilisée par des traces infimes sur le pourtour de la bonde de sa baignoire. Oui, si elle en avait le temps, elle nous dirait probablement qu’on l’a éduquée ainsi et qu’une fille, du moins à son époque, est supposée aider à tenir une maison. Quant à son inconscient, s’il pouvait parler et balayer des années de non-dit, il ferait plutôt allusion à son grand-oncle Marcello qui, à plusieurs reprises avant de décéder d’un cancer, l’avait attirée à lui pour se livrer à un étrange et dérangeant manège.

Lorsque Giuliana nettoie, elle veut faire apparaître la Lumière, elle veut l’aider à embraser chaque objet brillant, la faire éclater sur chaque surface de blancheur. Quand elle était petite et qu’elle avait peur, elle fixait un point sur le mur. Peut-être qu’en frottant bien, la grisaille disparaîtrait pour laisser place à la pureté et à la vérité d’un monde sans salissures comme celui des publicités ?

Alors qu’elle attaque la troisième rangée de carreaux, une douleur fugace et désagréable se fait sentir au niveau de sa cheville gauche nue. Un moustique tigre est en train de se gaver, ses pattes zébrées de noir et de blanc toutes frémissantes d’excitation vorace ! Elle tente de l’écraser mais son geste est lent et maladroit. La bête a décollé et plane à présent devant elle. Giuliana ne fait même pas l’effort de s’emparer d’un torchon, elle lève très haut l’un de ses bras maigres, comme pour administrer une gifle magistrale. Sa main fend l’air et vient écraser la bestiole contre le carrelage juste en face d’elle. Quelques secondes durant, elle comprime et tord sa paume sur ce qui reste de l’insecte. Lorsqu’elle la retire, c’est pour observer une tache de sang rouge – le sien et celui d’autres victimes, qui sait ? – dans laquelle sont éparpillés de petits segments noirâtres. Giuliana déteste au plus haut point tout ce qui touche, tout ce qui pique, tout ce qui fait mal, tout ce qui salit. Alors, elle agonit d’insultes les restes du moustique avant de fondre en larmes sans trop savoir pourquoi.
— Regarde ce que tu as fait ! Fils de pute d’insecte ! Tu as sali ma salle de bain ! Tu m’as...

Elle s’interrompt et se reprend subitement. Vite, un coup d’éponge et, déjà, cette saleté de bestiole n’est plus qu’un mauvais souvenir. Agrippée à son éponge, chevillée à sa propreté, transpirante, épuisée, Giuliana frotte les carreaux à s’en arracher les mains. Certes, ils sont déjà blancs mais ils n’ont pas encore goûté à ce produit qui ne peut que les embellir. Elle s’emplit les yeux des étincelles qu’elle fait jaillir, s’enivre de l’odeur chimique mais douce du Brezza di conchiglie per bagno.

Et, soudain, dans un dernier coup d’éponge, le petit carré de faïence devant elle s’estompe. À la place, elle distingue son père et sa mère. Tous deux la fixent avant de sortir du cadre. Aussitôt qu’ils ont disparu, elle frotte le carreau d’à côté et récupère cette image ensoleillée. Elle reconnaît l’endroit où se trouvent ses parents : la vallée des temples, non loin d’Agrigente. Cela lui rappelle une promenade, il y a longtemps. Curieusement, les monuments romains ne sont pas en ruines, ils grouillent de vie. Sa mère lui sourit et tend sa main vers un endroit que Giuliana ne peut apercevoir. Elle s’empresse de nettoyer les autres carreaux pour découvrir un magnifique édifice dont les colonnades abritent une fontaine. Son père se tient à côté et sa bouche s’ouvre et se ferme comme s’il lui parlait mais elle n’entend rien. Elle plaque son oreille contre la paroi et se concentre. Enfin, quelques bribes de phrase lui parviennent.
—... source des origines... soigne toute plaie... chasse la chaleur...
— Je ne peux pas vous atteindre !
—... ferme les yeux... ouvre ton cœur... la source t’apaisera...

Giuliana obéit et cherche de toutes ses forces à franchir la barrière de faïence brûlante et étincelante pour accéder à cette eau, galvanisée par la promesse de ses bienfaits. Elle a l’impression d’errer entre deux mondes, dans un ardent et profond tunnel. Alors qu’elle y chemine, étouffant à chaque pas, elle entend une voix qui l’appelle. Une voix joyeuse mais basse et pleine de clapotis gras comme un ruisseau de boue.
— Viens me voir...

Giuliana sait qu’elle ne doit pas se laisser rattraper par ce fantôme du passé. Seule la source pourra la sauver. Justement, elle aperçoit mentalement la lueur métallique du bassin et s’y précipite juste avant qu’une main de ténèbres ne se referme sur elle.
— Brûle en enfer, zio Marcello ! hurle-t-elle avant de boire à pleines gorgées.

Satisfaite, sereine et en sécurité, elle s’autorise à s’endormir.

Lorsque Roberto rentrera, il appellera la police. L’autopsie établira que Giuliana Sapienza s’est intoxiquée par l’action combinée de la chaleur et du Brezza di conchiglie per bagno avant d’ouvrir le robinet de sa baignoire et de s’y noyer.

Toutefois, nul ne pourra expliquer le mystérieux sourire sur son visage, vestige de la satisfaction de son ultime coup d’éponge sur un souvenir sale.

PRIX

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Gabriel Meunier · il y a
vraiment chouette ! Cette thématique est fondamentale. La lumière salvatrice ? s'il s'agit de lumière totale, indéfinie, permanente.. je crois que ce n'est plus la vie.
A boientôt !

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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour le compliment, Gabriel Meunier ! Vous avez vu juste, la lumière ici a un rôle symbolique, c'est celle qui intervient assez classiquement lorsque l'on passe de vie à trépas, c'est en tout cas ce que racontent les quelques personnes qui ont fini par se rétablir :-)
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Isabelle Is'Angel · il y a
Encore une fois, me voilà surprise par la chute ..... Bravo !
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour le soutien et pour toutes vos lectures, Isabelle Is'Angel ! Je suis content si on retrouve le même effet de surprise même sur des textes aussi radicalement différents^^
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Chateaubriante · il y a
les viols sur enfants sont majoritairement commis par des membres de la famille proche
Giiuliana est restée prisonnière de ces salissures intimes
combien, comme elle, ne trouvent l'apaisement que dans la mort ?
Très bien écrit

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Frédéric Bernard · il y a
Tout à fait, ce qui rend les choses encore plus difficiles pour obtenir une dénonciation. Rien n'est pire que le silence face à l'horreur de ces situations. Difficile de dire combien de profils ont pu correspondre à celui de Giuliana, en effet...

Merci pour la visite et le compliment, Chateaubriante !

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Ode Colin · il y a
Je ne m'attendais pas à la chute !
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour la visite, Ode Colin ! C'est vrai que la chute fait basculer d'un monde fantastique à la réalité la plus noire, malgré la touche d'espoir sur le visage de Giuliana qui n'est plus là mais a surmonté son traumatisme.
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RAC · il y a
Una storia siciliana puo darsi mà italiana, non ci crédo ! Bien écrit & saisissant... Ci vediammo...
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Frédéric Bernard · il y a
Grazie mille per la visita, RAC ! Avevo bisogno delle alte temperature della Sicilia per una storia di fornaci^^
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Lange Rostre · il y a
Texte fort et prenant. Tous les produits du monde ne pourrons jamais nettoyer les âmes maculées de souffrances..
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Frédéric Bernard · il y a
Je vous remercie pour la visite et pour ce compliment, Lange Rostre ! C'est vrai, aucun produit ne le peut, les seuls nettoyants pour l'âme sont l'amitié et l'amour.
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Lange Rostre · il y a
Tout à fait d'accord..
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Nadine Gazonneau · il y a
Un texte très intéressant qui parle à la fois de toc ,de la nocivité de tous ces produits ménagers et surtout des violences infâmes qui ne peuvent s'effacer .J'ai vraiment aimé le découvrir.
Merci d'être gentiment passé sur ma page

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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour la visite et le compliment, Nadine Gazonneau ! Je suis très heureux que ce texte vous ait plu. Je vous en prie :-)
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André Page · il y a
Un texte qui fait voyager à l'extérieur comme à l'intérieur, dans les eaux troubles d'un passé qui vient noyer le présent, bravo Frédéric :)
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Frédéric Bernard · il y a
Un grand merci pour votre visite, André Page ! J'aime beaucoup votre métaphore de l'eau, elle est très parlante :-)
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Michaël ARTVIC · il y a
Un voyage subtilement décrit dans ce texte qui nous entraîne dans un univers d'humilité profonde. Mes voix et bonne continuation
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour ce super compliment, Artvic :-)
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JD Valentine · il y a
Un texte irradiant de noirceur...Une écriture subtile et terriblement efficace. Un très bon moment de lecture. Merci.
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Frédéric Bernard · il y a
Merci pour votre lecture et pour le compliment, JD Valentine :-) ! Je suis très heureux que ce texte vous ait plu tant dans le fond que dans la forme.
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