Le projet à contre-courant

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Image de 2018
Une semaine que je suis ici. Dans cette brume parisienne, triste, glaciale. Tout est différent de mon ancienne vie. Les passants, courbés, pressés, la tête penchée, renfermés sur eux-mêmes. Et puis ce mouvement incessant, infatigable de l’agitation urbaine. La foule qui glisse, tourne et coule me rappelant ma rivière, là-bas si tiède et calme. Le moteur des voitures hurlant leur colère. Je ne connaissais que le bruit du tonnerre. Les métros emportant énergiquement une multitude de visages tous inconnus, tous froids. Et surtout cette misère silencieuse, presque invisible et pourtant présente, dormant, à l’écart de ce bouillonnement continu, au pied des riches immeubles parisiens.
On assiste à cette pauvreté, l’âme sereine, essayant d’oublier, de ne plus voir, n’ayant pas le temps de nous attrister sur la vie d’autrui. On s’habitue à la situation avec plus ou moins de temps. Et puis chacun fini par ignorer. Quelques exceptions persistent, comme toujours.
Une semaine seulement. Les jours sont lents. Le courant de la société veut m’emporter ; cependant je me sens étranger, isolé. Différent de ce peuple qui m’environne. De mon balcon je le vois, tout en bas, étendu sur un carton depuis longtemps humide. Une couverture le recouvre, mais cela ne le protège pas du froid. Je l’observe, une cigarette à la main, debout dans l’ombre. La rue est déserte. Le son des voitures disparaît lentement à mes oreilles. Nous sommes seuls, immobiles comme le temps qui s’est figé, glacé. Je ne pense à rien, je ne vois que lui, sa silhouette frêle et son carton plié, déchiré. Soudain sans l’avoir prévu, je la sens douce puis persistante, essayant de s’incruster dans mon esprit, de parvenir jusqu’à moi. Je la sens prendre de la fore, affirmation qui grandit. Puis l’explosion, l’énergie de l’orage qui éclate. Et l’idée neuve m’envahit, prend entièrement possession de mon corps, me traverse tout entier, s’impose à moi sans que je puisse résister, amenant une excitation particulière. Je plonge sans résistance, dans ce nouveau projet. Mes pensées s’enchaînent au grand trot, emportant tout au passage. J’explore, j’imagine, je me projette corps et âme dans ce torrent puissant.
Le soir enveloppe déjà la ville. Les lumières s’allument ; la pénombre s’accentue.
Une petite caméra à la main, je descends de chez moi, m’enfuyant presque de mon confort. Je me dirige vers lui, le salue et m’arrête. Je vois sa surprise se gravant dans chacune de ses rides, mais je continue. Je m’agenouille à ses côtés, nos têtes sont proches, nos yeux plongés dans l’autre. A mi-voix je lui parle de mon désir d’observer, d’étudier son quotidien. Je lui montre ma caméra, mon support pour le court métrage que je voudrais réaliser. Des séquences de film et des photographies. En noir et blanc. Accentuer sur les contrastes, les différences des vies. Il m’écoute. Il ne dit rien. Ses pensées sont indéchiffrables. Le silence nous entoure et rien ne vient le rompre. Soudain il acquiesce et il me parle sans que je ne pose de questions. Dans sa voix rouillée, je ressens le poids de ses années dans la rue, le découragement total, l’acceptation de sa vie. Il me raconte sa chute ici, les causes. Et puis la transition brutale entre sa vie normale des années auparavant et sa situation aujourd’hui. Ce quotidien, inhumain, qui l’a déchiré et tué. Il me peint en de courtes phrases ses difficultés, effrayantes, l’errance la journée, les longs trajets en métro pour passer le temps, l’ennui, la lassitude. Et puis la nuit arrivant, la peur qui s’amplifie. J’ai allumé ma caméra, mais il ne la voit pas. Il est plongé dans ses paroles, ses souvenirs et images qui hantent son esprit. Les silences sont nombreux. Il soupire, et s’essouffle vite car les grandes discussions sont rares. Son regard est vague, lointain. Malgré les quelques centimètres qui nous séparent, un fossé plus grand nous écarte. Un abîme trop profond que nos vies contraires a creusé.
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