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Le prix de ta place.

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Bubblegoose

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La foule grandit. De tous les côtés surgissent des grappes humaines que je n’imaginais pas une seconde avant. D’où peuvent-t -ils tous venir ? C’était si calme quelques instants auparavant. Heureusement, j’agrippe fortement la main si rassurante de mon père. Elle m’a déjà sorti de nombreuses situations mal engagées. C’est lui qui m’avait promis de m’emmener ici, il tient toujours ses promesses. Depuis plusieurs semaines déjà, j’y pense en me couchant, en me levant, en mangeant ou en me lavant, c’est devenu pour moi une obsession. J’en ai parlé à mes copains à l’école et depuis je crois que je me suis acheté une petite notoriété dans la cour. C’est lui ! il y va ! Puis ce jour est arrivé et je suis là au milieu de cette marée humaine qui se précipite, s’étale, s’éparpille comme une grande vague sur la plage qui borde mon village. Mon excitation n’a cessé de grandir de jour en jour et me voilà touchant au but. Je l’aperçois de loin. Cela me semble encore plus immense que je ne l’avais imaginé. J’avais pu en apercevoir quelques uns, quelques vagues photos qui circulent, ou des histoires que l’on vous raconte, mais d’aussi près non jamais ! Lorsque je reviendrais, tout le monde dans mon village sera pendu à mes lèvres, ils me demanderont si tout ce que l’on raconte est vrai.
Oui tout est exact. La foule immense qui se croise, se toise, se bouscule...Tout le monde semble se diriger vers le même endroit sans trop savoir comment s’y rendre, mais l’excitation est là. On ressent même une grande tension, mais comment pourrait il en être autrement à l’approche d’un tel événement ? Quelques échoppes fumantes sont disposées ici et là. Elles dégagent des saveurs inconnues pour moi, mais apparemment ce n’est pas le cas de tout le monde...de nombreuses personnes s’y agglutinent et semblent se disputer de grosses boules de pain pleines d’une viande dégoulinante mais qui m’ouvrent l’appétit et me réchaufferaient les mains. C’est vrai qu’il fait froid ce soir. J’avais économisé quelques sous depuis ce jour où j’ai su que nous partirions. Ils resteront au fond de ma poche tant la main ferme de mon père m’entraîne si rapidement qu’il m’oblige presque à courir. Il semble plus anxieux que moi. Il tenait à arriver tôt pour qu’on puisse avoir les meilleures places, c’est important m’avait il dit. Alors nous fendons la foule d’un pas décidé, quand soudain tout s’arrête. C’est un mur humain qui se dresse devant nous, plus possible de faire un pas. De là ou je suis je ne vois plus qu’un amas de chaussures enchevêtrées. Il y’ en a de toutes les marques, de toutes les couleurs, de toutes les formes. Tout le monde semble piétiner dans un long mouvement immobile. Mon père avait raison, mieux valait arriver tôt ! Tout le monde veut les meilleures places. Je lui serre un peu plus la main et il se penche vers moi pour me sourire. Un de ces sourires qui en dit long, je le connais mon père. Je sais qu’à cet instant il est heureux pour nous et moi fier de lui, il a tenu sa promesse et m’a porté jusqu’à ces grilles qui s’ouvriront sur l’objet de tous mes rêves...j’ai hâte et je profite de ces derniers instants après lesquels ma vie ne sera plus tout à fait la même. J’y serais allé, je l’aurais fait. Je sais que bientôt les portes s’ouvriront, alors je me sens prêt. Je veux tellement voir la suite, vérifier si tout ce qu’on raconte est bien vrai.
Soudain, c’est le moment. La foule s’agite et le silence de l’attente se transforme en un vacarme assourdissant. Elle se met en marche dans un désordre enivrant. Ça joue un peu de l’épaule mais mon père se débrouille plutôt bien. On finit par arriver dans cette grande cathédrale d’acier, c’est encore plus grand que ce que je n’avais imaginé, cela semble s’élever jusqu’au ciel et ses longs couloirs semblent ne jamais finir. Mon père et moi grimpons les escaliers quatre à quatre et tout le monde semble faire la course. Cette fois, c’est moi qui tire la main de mon père qui peine à monter les marches que j’avalent tant elles me semblent conduire au paradis. Enfin nous arrivons. D’en haut le spectacle est encore plus impressionnant, j’ai le sentiment de dominer le monde. Je me précipite à la barrière pour apercevoir cette foule immense que continue à avaler ce gouffre de ferraille...comment pourraient-ils tous entrer ? ils sont si nombreux ! Peu à peu nous nous resserrons, mon père me tient par les épaules pour me garder à ses côtés dans cette joyeuse bousculade. Coudes à coudes, épaules contre épaules nous sommes tous là et attendons avec impatience que cela commence. Partout autour de moi, on parle toutes les langues de la terre, le monde s’est réuni ici et moi j’en fais partie. Soudain ça gronde, la barrière à laquelle je suis agrippée semble même bouger. Cette enceinte qui paraissait si solide vibre maintenant sous l’effet de la foule qui s’est entassée là. Certains chantent comme une chorale à l’unisson, d’autres semblent adresser une prière à je ne sais quel Dieu pour que l’issue soit heureuse. J’en aperçois même qui dansent de joie d’être arrivé jusque là, je me laisserais bien entraîner dans cette joyeuse ronde mais mon père m’enferme au creux de sa main que je sens devenir moite. C’est parti !
Je m’appelle Baptiste, je viens de Castelnou et comme promis mon père m’a emmené au Stade pour assister à ma première rencontre de football.
Je m’appelle Aylan, je suis réfugié Syrien et pour la première fois je suis monté sur un bateau, mais je ne suis jamais arrivé.
Nous aurions pu avoir la même histoire.
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