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Le prix de la liberté

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Sauvien

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L'heure était venue.

Du pas un peu las d'un condamné à qui l'avenir ne réserve rien de bon, il traversa le premier pont venu qui, le hasard faisant les choses avec goût parfois, était peut être le plus beau de ceux qui reliaient les deux rives.

Ses cheveux pris par les forces du vent, il oublia un instant ce qu'il pouvait bien faire là et où il allait.

Pas de rendez-vous habituel ou de flânerie légère, ce jour était, expression de tout ce qu'il détestait, un grand jour. Attirée par les habitudes qui le rattrapaient souvent plus que par la fascination des mondanités, sa vie se résumait simplement dans l'intimité de son art.

C'était certain, la cérémonie ne commencerait pas avant qu'il arrive. Dommage.

Il devait être là-bas puisque tout était organisé pour lui. Pour son œuvre.

Que ses livres soient convoqués, reconnus, couronnés, pourquoi pas. Mais lui ? Quel intérêt ? S'effacer derrière ce qui lui tenait à cœur, pour ne retenir que l'essentiel de son passage dans la littérature, c'est ce qui comptait.

Inspirant franchement et à plusieurs reprises l'air vicié pour se donner un courage un peu obligé en pareil cas, il franchissait les rues et les boulevards à bon rythme.

La montre, objet qu'il oubliait souvent, lui faisait mener la course.

Désabusé au fur et à mesure qu'un pas en chassait un autre, réfléchissant – mais il était trop tard – au pourquoi de sa venue, il se décida in extremis à frapper à la porte dérobée de l'hôtel qu'une dame heureuse pour lui, avait indiqué à son épouse, un soir où il espérait ne pas être dérangé.

Et chaque membre du personnel vint le saluer. Une haie pour des honneurs immérités, par des gens qui n'avaient lu, à n'en point douter, aucune phrase de ses monumentales sommes romanesques.

Non pas qu'il ne voulait être lu que par l'intelligentsia, mais l'étendue de ses intérêts dépassait de loin les passions populaires en matière de plaisir littéraire. Reconnaissant aux romans de gare tout leur intérêt et ne vitupérant pas contre les auteurs accessibles, il préférait juste faire voyager ses lecteurs dans son univers plein de philosophie et de réflexions historiques.

La critique spécialisée lui réservait toujours le meilleur accueil. Pour lui, elle ne comprenait rien à ce qu'il racontait. Par politesse ou par peur d'être ridicule, elle l'encensait, sans savoir de quoi il en retournait vraiment. Les courageux condamnent. Les autres, plus lâches ou plus incultes, pardonnent. C'est ce qu'il pensait des avis de ses nouveaux livres. Dans le tragique, il était si bon. Ces critiques n'avaient donc rien compris. C'est menacé par une pique qu'il pouvait vraiment avancer.

Passant un épais rideau, se livrant à ce qu'il considérait être une mascarade théâtrale lui qui, appréciant par trop le verbe d'Aristophane, n'avait jamais daigné écrire une seule ligne pour la comédie, il dut rester stoïque et servir des sourires de circonstance à ce parterre de confrères, de lecteurs transis et de journalistes en mission.

Après quelques dizaines de minutes de torture aimable, ils lui donnèrent son prix. Le président loua ses qualités. Les membres saluèrent l'humanisme et la singularité de son œuvre.

Au panthéon des sornettes, ces discours-là devaient être à bon niveau. Mais il n'en espérait pas moins.

Pendant que l'orage des félicitations passait, il posa son regard sur un tableau de vieille dame avec son chat. Il se vit âgé, dans un fauteuil confortable, sourd forcément, n'ayant personne pour troubler sa quiétude, mis à part cet animal, fidèle juste ce qu'il faut pour ne pas être trop contraint. Libre de toutes les obligations.

Puis, le tour des remerciements vint et il dut s'exécuter. C'était peu de le dire.

«....Merci à vous qui m'avez témoigné tant d'amabilité.... Il est heureux de savoir que nos ouvrages sont lus et aimés lorsque nous passons le plus clair de notre temps dans la paisible solitude du recueillement et du travail.... Comment vous dire ma gratitude.... je veux avoir une dernière pensée pour celles et ceux qui n'auront jamais ce prix parce que ce jour, je le leur ai volé. Ce prix leur revient. Je ne garde que l'honneur de savoir que je suis lu.... »

Il espérait en alignant les remarques pleines de vertu être libéré plus tôt. Il n'en fut rien. L'hôtel donna une petite fête avec biscuits roses et champagne de Reims. Sa ville natale.

La fin d'après-midi s'éteignant sous la pluie n'espérait plus rien. Les lumières intérieures des lustres tentaient d'égayer la moiteur ambiante. Rien n'y faisait et la fatigue gagnait. L' écrivain trouva le bon prétexte et s'excusa de ne pas rester plus longtemps.

Sur le chemin du retour, comme soulagé de ce moment, il confia sa récompense à un brocanteur encore ouvert. D'abord assez surpris, le commerçant accepta et voulut lui donner un billet. « Gardez tout. Vous me débarrassez d'une vilaine breloque dont j'ignore le prix, tout comme ceux qui me l'ont donnée avant » répliqua-t-il, nonchalant.
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