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Le prix à payer

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Alizée Villemin

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FINALISTE
Sélection Jury

Kam inspira lentement, savourant les senteurs d’humus et de fougères. Tout en bloquant l’air dans ses poumons, elle se remémora les consignes : Regarder droit devant. Ne jamais hésiter. Courir, toujours courir, comme si ta vie en dépendait.
— Kam !
La jeune femme ignora l’adolescent qui grimpait la falaise derrière elle, essoufflé par sa précipitation, et ferma les paupières.
— Kam, tu n’es pas obligée de faire ça !
La grande brune exhala brusquement, contrariée, et tourna ses yeux noirs vers l’intrus qui venait de lui saisir le coude. Elle se dégagea sans douceur.
— Tu sais bien que si, Kheol.
— Personne ne t’a demandé...
— Personne, vraiment ? Ai-je imaginé mon statut de paria ? Peut-être les tiens sont-ils en fait d’accueillants agriculteurs, désireux de partager leur pain ?
Un voile de douleur passa dans les prunelles de Kheol, qui baissa la tête. Pour être souvent la cible des enfants du village, à cause de sa jambe tordue, il savait très bien à quel point les siens pouvaient être cruels. Kam comprit qu’elle avait été trop loin, et posa une main douce sur l’épaule de son ami.
— Kheol, je vais le faire. J’irais chercher une Pierre d’Abîme, je la ramènerai, et plus jamais nous ne devrons nous contenter de fruits pourris pour survivre. Je te le promets.
— Mais si tu ne reviens pas...
L’adolescent n’eut pas besoin de poursuivre. À part Kam, personne ne se fatiguerait pour un infirme ; personne ne chasserait pour lui. Il mourrait avant la fin de l’hiver. Kam le serra de toutes ses forces :
— Je reviens avec une pierre. Je te le promets. En attendant, va donc balayer la cabane, et aère-la. Elle sent le bouc !
Puis, avant que sa résolution ne vacille, elle se détourna, prit son élan et sauta dans la Brume.
Elle ferma les yeux et se tendit, anticipant le choc du contact brutal avec l’eau. Le liquide la gifla avec une violence incroyable, lui coupant le souffle. Les oreilles sifflantes, elle coula, à peine consciente.
Soudain, un mouvement sur sa gauche attira son attention. L’ombre fila derrière elle, puis ressurgit sur sa droite. Des crocs se refermèrent sur sa manche, traversant le cuir de sa veste. Kam hurla et secoua son bras, mais la bête refusait de lâcher prise. Trop faible pour lutter, la jeune femme fut tirée vers un nid de grossiers branchages. Elle creva la surface de l’étang à la suite de l’étrange reptile rougeâtre, qui ne ralentit pas en atteignant les premières couches de sa tanière.
Kam aspira goulûment, désorientée. Elle sentit la tête lui tourner à cause de l’air vicié, mais la douleur de son bras empêcha les hallucinations de venir la perturber à nouveau, et si cela ne suffisait pas, se faire traîner au milieu des épines rajoutait du mordant à ses sensations.
Elle se tortilla pour attraper le poignard accroché à sa ceinture. Évidemment, elle était droitière, donc l’arme n’était pas prévue pour être tirée de la main gauche... Son épaule percuta une souche. Elle gémit et se recroquevilla, puis enroula ses jambes autour des restes de l’arbre. Surpris, le reptile trébucha. Durant la fraction de seconde qu’il mit à comprendre la situation, elle sortit son poignard et le planta dans la gueule aux crocs acérés. Le monstre hurla de douleur, lâchant la jeune femme, qui abattit sa lame une seconde fois, entre les deux yeux. Le cri guttural cessa brutalement. Les pupilles dorées, fendues à la verticale, se voilèrent définitivement.
Kam se releva d’un bond, déchira une bande de sa chemise pour improviser un garrot sur son bras droit, puis étudia les lieux. La forêt était semblable à celle qui jouxtait le village, mais en plus tordue, comme si la brume corrompait les végétaux eux-mêmes. L’étrange luminosité jaunâtre soulignait l’aspect maladif de l’environnement. Elle frémit et resserra sa veste trempée contre son corps transi. Bon. Elle avait une Pierre à dénicher, et plus elle respirerait cette saloperie, moins elle avait de chance d’en revenir. Elle se mit à courir. Un sentier se dégageait parmi les arbres. Elle choisit de le suivre, à défaut d’une meilleure idée.
Des ombres grandirent à la périphérie de sa vision. Consciente qu’il s’agissait d’hallucinations provoquées par les gaz toxiques, elle les ignora. Les illusions prirent de l’ampleur, commencèrent à parler, à l’appeler. Elle resta sourde à leurs suppliques. Courir, toujours courir, comme si ta vie en dépendait. Cette vallée était minuscule, les Pierres ne devaient pas être difficiles à trouver...
Après tout, quelqu’un y arrivait, de temps en temps.
Ils revenaient dérangés, mais en échange du trophée qu’ils brandissaient, on les couvrait d’or. Elle avait voulu interroger ceux qui vivaient toujours, mais aucun n’était lucide. Elle n’avait pu en tirer qu’une seule information : à la question « restait-il d’autres Pierres ? », certains avaient grogné « des milliers, des milliers ! »
Elle buta sur une racine, revenant à l’instant présent, et s’aperçut que les ombres s’étaient éloignées. Devant elle se tenait une clairière radieuse, et au centre, un étrange vaisseau gisait, pulvérisé. Une épaisse fumée jaune s’échappait d’une déchirure de sa coque. La source de la Brume ? Peut-être... Mais Kam n’était pas là pour résoudre ce mystère. Sans cesser de courir, ignorant la douleur sourde de son bras droit, elle s’approcha de l’épave et slaloma entre les morceaux de ferraille déchiquetés. À plusieurs reprises.
Rien.
Elle parcourut la zone en tous sens, s’accroupit pour soulever des feuilles mortes qui s’étaient accumulées, gratta la mousse.
Rien.
De rage, elle tapa de toutes ses forces dans un débris, puis s’écroula. À genoux, elle laissa les sanglots s’emparer de son corps. Elle avait échoué. C’était fini.
Un pépiement lui fit lever la tête. Machinalement, elle suivit du regard le toric qui gazouillait de branche en branche. Elle aimait beaucoup ces oiseaux au chant mélodieux. Ils avaient en revanche un très gros défaut, celui de... celui de voler tout ce qui brille ! Elle se releva d’un bond et courut jusqu’au pied de l’arbre accueillant le volatile. Lorsqu’elle voulut l’escalader, la douleur dans son bras blessé la fit presque s’évanouir. Elle serra les dents et s’aida des restes de sa chemise pour improviser une sangle et soulager son membre endolori. Elle se hissa péniblement en haut, et mit encore plusieurs minutes à découvrir le nid.
Vide, à part quelques œufs.
L’envie de pleurer lui revint. Les hallucinations également. Elle s’allongea sur la branche, laissant son regard dériver. Là ! Elle se releva. Oui, là ! Il fallait être en hauteur pour le voir... Elle redescendit en toute hâte, se râpant la peau sur l’écorce, et courut jusqu’à une minuscule brèche dans l’épave. Une Pierre d’Abîme luisait quelques mètres en contrebas. Elle se glissa dans la déchirure, tendit les doigts vers le précieux objet, et... disparu dans un flash de lumière.


En haut de la falaise, Kheol gisait, recroquevillé en position fœtale. Deux jours que Kam était partie. C’était terminé. Elle ne reviendrait plus. Droft, son bourreau habituel, l’avait bien souligné, entre deux coups de poing. Fini. Il était fini. Peut-être devrait-il se laisser tomber dans la Brume ? Elle avait la réputation de laver la cervelle... Au pire, il mourrait. Qu’avait-il à perdre ?
— Kheol...
L’adolescent se retourna, n’osant espérer.
— Kam !
Ignorant son corps douloureux, il se redressa et courut vers sa sauveuse, qui grimaça lorsqu’il l’enlaça.
— Je croyais que... je croyais...
Il s’interrompit, puis hurla :
— Ton bras ! Il a disparu !
La jeune femme sourit tristement.
— Un prix bien léger à payer. Regarde.
Avec sa main intacte, elle sortit de sa veste une Pierre d’Abîme à la superbe couleur émeraude.
— Va la porter au village. J’ai une dernière chose à faire, et je te rejoins.
D’abord hésitant, Kheol l’empocha et partit en courant, imaginant toute la nourriture qu’ils pourraient s’offrir. Une fois seule, Kam se tourna vers la Brume et en préleva une petite quantité dans un flacon de verre, puis s’inclina.
— Il sera fait selon vos désirs, monseigneur.

PRIX

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Adonis · il y a
J'aime beaucoup !
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Alizée Villemin · il y a
Merci !
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Alizée,
Mon soutien et mon vote****
J'ai beaucoup aimé :
- le choix des noms propres, qui m'ont dépaysée ;
- les dialogues enchâssés, car ils confèrent à votre nouvelle rythme et allant ;
- l'indéniable qualité poétique de votre récit ;
- votre chute, enfin.
Dans l'esprit de partage inhérent à ce site, puis-je me permettre de vous inviter à découvrir "Inappétences" ?
Bonne chance pour le podium et à bientôt je l'espère,
Tranquillou974

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Alizée Villemin · il y a
Merci beaucoup !
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Tranquillou974 · il y a
Soutien et vote sincères et plus que mérités, Alizée !!
Encore bonne chance à vous,
Tranquillou 974

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Zoé.L · il y a
Bonne chance pour votre texte (+4).
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Alizée Villemin · il y a
Merci !
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Praxitèle · il y a
Une histoire prenante d'ailleurs...
D'ailleurs je prendrai bien la suite :)

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Alizée Villemin · il y a
Merci beaucoup ! :)
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El bathoul · il y a
Je suis passée à cote de votre texte la première fois...
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Alizée Villemin · il y a
Avec le nombre de textes en lice, cela n'a rien d'étonnant :) bienvenue alors !
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Adriana · il y a
J 'ai vraiment beaucoup aimé toutes mes voix: 4
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Alizée Villemin · il y a
Merci beaucoup ! :D
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Jabberwock Heart · il y a
Ca faisait un bail que je n'avais pas lu un récit aussi addictif ! A mon avis, cela est dû en très grande partie à votre style littéraire : à la fois fluide, agréable à lire, recherché et précis au niveau du vocabulaire, il agit comme une véritable invitation à se plonger tête baissée dans votre monde. J'ai littéralement été happé par votre récit.
Parlons-en, d'ailleurs, de ce monde : je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai pu m'empêcher d'y voir un clin d'oeil subtil à l'univers vidéoludique de Horizon Zero Dawn ^^ Serait-ce ce décor sauvage et exotique, à la fois accueillant et dangereux ? Cette brume corruptrice qui m'évoque furieusement la corruption des machines ? Ou encore cette héroïne paria, fougueuse et attachante à souhait, pleine de volonté, de générosité et de courage (sans oublier cependant de la nuancer par un côté fragile, humain) me rappelant Aloy ? Après, je dis ça, mais je peux me planter totalement ^^
Tout ça pour dire que j'ai été transporté par cette course contre la montre, intense et désespérée, pour sauver un être cher, quitte à se sacrifier soi-même (un thème universel mais toujours aussi puissant). La fin se paye même le luxe d'être ouverte, et de nous laisser avec beaucoup de questions en suspens ... dans l'expectative d'une suite ?
Une place en finale bien méritée (tous comme mes votes et mon soutien ;-)).

(P.S. : j'ai repéré deux fautes de syntaxe dans votre texte : "la brune exhala brusquement" => je pense que vous voulez dire "expira" ; "plus elle respirerait cette saloperie, moins elle avait de chances" => "moins elle aurait")

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Alizée Villemin · il y a
Merci beaucoup ! Effectivement, Horizon Zero Dawn est typiquement le genre d'univers qui me branche ;) Merci pour le soutien, et effectivement, oups pour les fautes ^^ (c'est ça d'écrire trop vite :) )
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Leméditant · il y a
La fin me laisse un peu perplexe, je l'avoue, mais j'ai suivi avec plaisir les aventures de Kham. Bonne chance pour la suite.
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Alizée Villemin · il y a
Merci !
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Atoutva · il y a
"La grande brune exhala brusquement"
exhaler :,Produire (une émanation). Exhaler un parfum. Exhaler des vapeurs désagréables. Exhaler une odeur malodorante.
FIGURÉ – Exprimer ; laisser sortir de sa bouche. Exhaler sa colère. Exhaler sa joie, son amour.
Qu'exhale la grande brune ?
Elle saute dans la brume, se retrouve dans un étang...
Réussir à courir au milieu de gaz toxiques, il faut être surhumain.
De l'imagination, oui, mais pas facile de s'accrocher à la lecture

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Alizée Villemin · il y a
Effectivement, c'est un abus de langage, mea culpa :)
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