Le prisonnier de la cellule numéro 13

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“Sans le rêve, il n'y a pas de poésie possible. Et sans la poésie, il n'y a pas de vie supportable.” J'aime jouer avec les mots, inventer des personnages, des situations.. & j'aime aussi  [+]

Les cris des prisonniers redoublent d'intensité. On frappe sur les barreaux, on les secoue avec vigueur comme si cela pouvait suffire à les faire céder. Certains hurlent, d'autres frappent convulsivement le mur de la tête. Lorsque les gardes apparaissent, les crachats et les insultes fusent. La prison de Tijuana est au bord de l'implosion.
Pourtant, un homme dénote au sein de ce chaos. Rodrigo, dix-sept printemps au compteur, est le seul à rester assis sur son banc, le corps immobile dans sa cellule numéro 13. Contrairement à Diego, son compagnon d'infortune qui grogne et aboie sans cesse, lui ne proteste pas, ne crie pas, ne crache pas.

« Hey l'ami, pourquoi t'es aussi calme ? » lui balance Diego

Rodrigo ne répond pas. Ses paupières s'abaissent et ses souvenirs le ramènent à l'âge de ses sept ans.

Juin 1983. Rodrigo vit avec ses parents à Tulum dans une maisonnette où le toit s'affaisse et où les murs s'étiolent. Malgré la misère, ses parents redoublent d'ingéniosité pour le rendre heureux. Derrière un ciel orageux et pluvieux, se cache peut-être un soleil que l'on ne peut encore apercevoir. La pauvreté n'apporte t-elle pas davantage de solidarité et de cœur ? Rodrigo écoute avec attention lorsque son père lui récite ses paroles empreintes de sagesse. Il lui répète constamment qu'il y a toujours plus malheureux que soi et qu'il faut voir le positif même dans la plus sombre des situations. Quand ils s'échappent de leur taudis, ses parents tiennent aussi à lui montrer la beauté des arbres, des fleurs, des rivières ou des animaux sauvages qui peuplent les environs.
Rodrigo se souvient particulièrement du jour où il a découvert cet endroit magique à Los Dos Ojos. Une grotte dont le toit s'est un jour effondré et qui s'est ensuite emplie d'eau. Une catastrophe naturelle qui a laissé place à un lieu d'une beauté exceptionnelle. Les pieds dans l'eau turquoise, le petit Rodrigo avait d'abord mangé des tortillas trempés dans du guacamole. Puis, son père lui avait appris à nager sous les rires et les encouragements de sa mère. La vie était belle avant que la guerre n'éclate.

Des coups de feu ramènent Rodrigo à la réalité. Il sursaute. Un garde vient de mitrailler les prisonniers placés dans la cellule d'en face.
« Chiens du gouvernement ! » lance un Diego à cran.
Comme hypnotisé, Rodrigo observe longuement les deux cadavres qui gisent sur le sol. Le visage défait, il ferme les yeux, prend une profonde inspiration et se rappelle.

Mai 1989. Rodrigo vient d'avoir treize ans. Dehors, le bruit des balles est assourdissant. Chaque jour de nouveaux cadavres jonchent les rues. Les corps inanimés sont alignés le long des caniveaux pour que l'on puisse continuer à circuler. L'atmosphère est pesante. Il faut choisir un camp. Celui du gouvernement ou celui des opposants. Hommes, femmes et même enfants sont prestement invités à combattre. Rodrigo ne sort plus, ses parents lui ont interdit. Cela fait maintenant des semaines, qu'il n'a plus vu un seul de ses amis. C'est trop dangereux dehors lui répète souvent son père. La famille reste cloîtrée espérant une miraculeuse éclaircie. Les journées sont longues, monotones.
Un soir, Rodrigo s'interroge : 
« Mais si on nous demande de faire la guerre, il suffit de dire non.
- Ce n'est pas aussi simple, tu sais » lui répond sa mère.
Soudain, on frappe à la porte avec énergie. Ses parents échangent un regard inquiet. Son père lui ordonne de s'échapper par la petite porte du fond :
«Va Rodrigo. Cours autant que tu le peux et surtout ne reviens pas ici. On te retrouvera ».
Rodrigo s'exécute et s'enfuit à travers la forêt tropicale. Il slalome entre les arbres, évite les branches basses, bondit de caillou en caillou. Telle une proie poursuivie par un fauve, il court encore et encore. Puis il finit par se laisser tomber contre un arbre, à bout de souffle. Les coups de feu semblent s'être éloignés. Le battement de son cœur ralentit dans sa poitrine. Le jour s'assombrit et Rodrigo réalise subitement qu'il est seul au milieu de la jungle. Pire, ses parents sont peut-être en danger et lui a fui ! Il doit retourner auprès d'eux.
Il fait maintenant nuit noire et Rodrigo rebrousse chemin en guettant le moindre bruit. Son pouls s'accélère. Terrorisé, il tente de se souvenir du chemin qu'il a emprunté, mais sa mémoire se brouille. Il se sent coupable.
Au bout de trois longues heures de marche, il aperçoit au loin sa maison. Elle semble intact. Ils ne l'ont pas brûlé. Plus il s'en approche et plus le silence se fait lourd. Rodrigo tremble tellement qu'il vacille et manque de chuter à plusieurs reprises. Arrivé sur le seuil, il s'introduit doucement à l'intérieur par l'arrière de la cabane. La porte d'entrée est grande ouverte. Le plancher est parsemé d'assiettes cassées, de fleurs, de verre brisé, de casseroles. Son regard s'arrête ensuite sur ses parents, étendus dans une mare de sang.

« Qu'est-ce que t'as fait pour être là ? demande Diego

Rodrigo reprend doucement ses esprits, essuie ses yeux mouillés.
- Hey ho, je te cause : qu'est-ce que t'as fait pour être là ?
- J'ai été enrôlé dans le camp des opposants. Mais une fois arrivé devant les militaires, j'ai sorti de mon étui à mitraillette, un énorme bouquet de fleurs que j'ai brandi. Je ne voulais faire la guerre ni d'un côté, ni de l'autre.
- Ah ouai, t'es gonflé toi ! Et tu ne regrettes pas maintenant que tu croupis dans ce trou à rats ?
- Pas du tout. C'est mon destin et je l'accepte. Tu sais, mes parents sont morts quand j'avais 13 ans et me voilà dans la cellule numéro 13. Je pense que ce n'est pas un hasard. Ils ont continué à me guider de là-haut et il est temps pour moi de les rejoindre » dit-il en souriant.
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