Le Prince de Rêvelle

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Provocateur, mais toujours bienveillant Rêveur, mais les pieds sur Terre Tentateur, mais épris d'Idéal  [+]

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Il y a fort longtemps, régnait un Royaume sous la bannière duquel les seigneurs du monde entier avaient forgé la paix. Ce n’était pas un royaume ordinaire, mais un véritable don du Ciel pour l’humanité qui sortait à peine de sa caverne. Son nom alors flottait à l’orée de toutes les consciences mais ne franchissaient les lèvres qu’avec la solennité d’une promesse : Rêvelle.
La nuit tombée, Rêvelle était éclairée par les étoiles, en haut comme en bas. En haut par les étoiles qui piquaient l’immense toile du ciel, en bas par les feux de l’humanité tâtonnante et trébuchante. Toutes, néanmoins, s’organisaient en constellations, dessinaient de vagues motifs dont l’interprétation était laissée à l’imagination. Autant de mondes à observer depuis les balcons du Palais royal.
Des générations plus tard, le Prince, accoudé au parapet, se languissait de ne pouvoir les saisir dans sa paume. Du haut de ses douze ans, il s’était contenté de les couver du regard, estimant leur taille, leur poids et leur distance. Bientôt, songea-t-il, il serait en âge d’entrer dans le monde. Mais son monde à lui lui paraissait aussi étriqué que le col de son pourpoint : il étouffait à l’intérieur, il se sentait oppressé par les limites de ce qu’il connaissait.
Son treizième anniversaire échut enfin et, en l’honneur de la tradition, il formula un unique vœu devant le Roi son père.
— Je souhaite courir les mondes par monts et par vaux, comme nos ancêtres.
Mais le Roi, à ces mots, se rencogna sur son trône, jeta des regards inquiets à l’assistance et se gratta nerveusement la barbe. La même tradition exigeait de sa part qu’il accède sans broncher au vœu de son digne successeur.
— Je te l’accorde, mon fils.
Ainsi fut affrété un aéronef en partance pour le Monde d’En Bas. Le Sérénitieux était une merveille de technologie, le fleuron de la magie, un bijou de l’esprit.
... C’était du moins le souvenir qu’en gardait le peuple de Rêvelle. Le Prince, ainsi que l’équipage qui l’escortait, se rendirent bien vite compte que ses machines étaient grippées par des siècles d’inertie. Sa proue rencontra la résistance de quelques nuages ; ses voiles s’effritèrent sous la caresse de simples brises. Même le titane céleste se fragmenta, et les pièces du navire se disloquèrent avant d’émerger sous la mer de nuages.
Le Prince et consort furent précipités dans le grand vide. Un cyclone les dispersa et ils churent à des lieues les uns des autres.
Le Prince s’éveilla dans la canopée d’une vaste forêt, le corps couvert d’ecchymoses et d’écorchures. Les feuillages avaient amorti sa chute, le sauvant d’une mort certaine, mais les branchages avaient lacéré son beau costume.
Descendre de l’arbre qui l’avait cueilli ne fut pas tâche aisée. Son corps l’élançait de toutes parts, et la douleur qui clignotait sous sa peau le conjurait de faire attention. Pour la première fois de sa vie alors, le Prince fit l’expérience de la souffrance.
Lorsqu’il mit enfin pied à terre, il ne sut d’abord où aller. Ses compagnons et lui-même devaient amarrer en périphérie d’une grande ville, non pas échouer au milieu de nulle part ! En son for intérieur, il pesta contre le sort. Mais ne constatant aucune amélioration de sa situation, il s’en alla à vau-vent, clopin-clopant.
Il aborda la lisière de la forêt en fin d’après-midi, moulu de fatigue et de douleur. La bonne fortune consentit alors à lui faire atteindre un premier village, non loin.
Jusqu’alors confiné dans le Palais, il ne connaissait des us et coutumes qui régissaient la vie ici-bas que ce que voulurent bien lui enseigner les livres. Il savait par exemple que les auberges constituaient des points de relai pour les voyageurs, qu’il ne devait pas hésiter à entrer mais qu’il fallait payer pour recevoir le gîte et le couvert.
Lorsqu’il fit tinter sa monnaie sur le comptoir, l’aubergiste le dévisagea gravement, un sourcil arqué.
— Ce n’est pas de l’argent, ni même du bronze ! dit-il en auscultant les gemmes de forme triangulaire – certes parfaitement taillées, mais trop semblables à du granit pour avoir une quelconque valeur.
Son ton, bourru, chiffonna quelque peu le Prince. « Savez-vous à qui vous vous adressez !? » se retint-il de réagir.
L’aubergiste, cependant, eut pitié de ce pauvre garçon, qui n’était après tout qu’un enfant désorienté. Il lui céda une chambre en échange de ses cailloux.
— Pour cette fois seulement ! n’omit-t-il pas de préciser.
Le lendemain matin, le Prince dut se résoudre à vendre au premier marchand qu’il croisa ses derniers atours. Il n’en retira que quelques piécettes, et avec elles la cuisante impression de s’être fait berner.
Il survécut ainsi quelques jours supplémentaires, loqueteux, errant de hameau en hameau. Le soir venu, lorsqu’il séjournait à l’auberge, il contait à ses comparses l’histoire du Royaume de Rêvelle, mais son récit ne rencontra qu’un public dubitatif. Certains, les plus frustes d’entre eux, estropièrent même le nom de son Royaume natal ! Le Prince dut alors se résigner à la vérité.
Rêvelle et ses habitants avaient lentement sombré dans l’oubli.
Bientôt – plus tôt qu’il ne le crut – le jeune homme tâta le fond de son escarcelle. La faim alors émacia son visage ; sa peau épousa le contour de ses os. Malgré la répugnance que lui inspirait le travail de ses mains, il n’eut d’autre choix que de les mettre au service de différents patrons, qui le rémunérèrent tous plus chichement les uns que les autres. Le Prince déchu, corvéable à merci, laboura des champs, blanchit du linge, souleva des charges plus lourdes que lui...
Les journées, les mois, les années passèrent. Le Prince continua à rouler sa bosse malgré le labeur qui entrecoupait ses pérégrinations. Il s’aperçut néanmoins que celui-ci n’était pas le comble de ses déboires et que le pire restait toujours à venir.
Il traversa villes, pays et continents. Partout où il se rendit sévissaient la famine, la maladie, la guerre et la mort. Il contemplait avec des yeux ahuris les hommes trouer la chair de leurs semblables, se battre pour une bouchée de pain ou encore se trahir les uns les autres. Il approcha également les sphères plus élevées de la société et constata que les puissants de ce monde avaient depuis longtemps bafoué leur allégeance à Rêvelle. Eux aussi avaient oublié le Royaume...
À cette pensée, le Prince sentit une sourde colère lui bouffir le cœur. Ingrats ! Les hommes étaient ingrats ! Rêvelle leur avait tout servi sur un plateau d’argent : le feu, la pensée, l’art, les pyramides, les menhirs, les mathématiques, l’alchimie, la médecine, la navigation, l’Ambroisie, Excalibur... Et comment remerciaient-ils leurs précurseurs ? En usant de ces ressources au gré de leurs caprices, au grand dam des populations !
Désabusé, harassé et oublié de tous, le Prince s’abîma dans la mélancolie... Il désespérait de jamais revoir les tours étincelantes de Rêvelle, son beau Royaume par-delà les nuages. Il se retira alors du monde pour méditer dans la forêt, celle-là même qui l’avait accueilli sur Terre, des années plus tôt.
Sa patience fut finalement récompensée par l’apparition d’une créature aérienne, surnaturelle, vaporeuse. Comme lui, oubliée de tous.
Une fée.
— Qui suis-je ? demanda-t-elle au Prince, la tête inclinée de côté. Mon nom s’est perdu à travers des générations d’hommes et de femmes...
Le Prince se caressa le menton, fit mine de réfléchir.
— Lusigna ! répondit-il sous le coup d’une illumination. Tu es la fée Lusigna.
Le visage mutin de la fée s’éclaira comme par enchantement. Un premier sourire depuis longtemps fleurit sur ses lèvres.
— Que désires-tu du plus profond de ton cœur ? voulut-elle le gratifier pour lui avoir remémoré son prénom.
— Je souhaite... retourner à Rêvelle.
Pour sceller sa promesse alors, la fée s’évanouit dans le bocage... laissant le Prince seul face à son désespoir.
Un jour, alors que des braconniers sillonnaient la forêt, il fut touché en plein cœur par une balle perdue.
Il mourut avant même de s’effondrer au sol.
Mais au lieu de mordre la poussière, il rouvrit les yeux sur la sérénissime Rêvelle.

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Ozias Eleke · il y a
Joli!!! J'ai adoré. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Beaucoup de poésie dans cette histoire.
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Chateaubriante · il y a
une écriture aisée
pour un récit magique
on y trouve une description sans concession de notre humanité
moi aussi je veux une Fée
et faire un vœu
celui de retrouver un monde plus beau, si toutefois, il existe
mais j'ai envie de croire à votre histoire
merci

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Odile Duchamp Labbé · il y a
mourir pour retrouver sa belle! les hommes ne sont vraiment pas fréquentables!
Je participe également au défi, si cela vous chante (plutôt en rythme) :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-tres-lourd-fardeau

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Ariane Costa · il y a
Un conte qui m'à rappelé là tradition orale des anciens. Une belle façon d'expliquer d'où nous venons et où nous allons. Je vous offre toutes mes voix. Et vous propose de découvrir le mien pour me dire ce que vous en pensez. Bonne continuation. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prince-oublie-et-le-sorcier
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Fleur A. · il y a
Un joli conte qui montre les côtés sombres de notre monde
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Denis Delepierre · il y a
Très beau texte... Le côté sombre, le parcours initiatique du personnage qui va de déboires en désillusions, pour finalement grandement s'éloigner de ses rêves... C'est très bien trouvé, et très bien écrit. Je vous donne toutes mes voix et vous invite à découvrir l'univers des Pêcheurs de nuages, juste ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tranches-de-nuages Bonne continuation à vous.
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Tolbiny · il y a
Guérir des hommes pour gagner le droit à l'Eternité.
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Hosanna DOM · il y a
J'aime beaucoup
Je vous invite à découvrir la destinée https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-destinee-3

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M. Iraje · il y a
Un conte à méditer ... et à relire.