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Le premier âge

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Anne-Marie Mpeye

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LE PREMIER AGE

Jeanne vit seule depuis la mort de son mari. Aux rares voisines qui la visitent, elle ouvre sa porte avec un sourire hésitant, propose un siège, un café, mais très vite balbutie des excuses et sort son mouchoir. Les voisines, qui attribuent son chagrin à son veuvage, la plaignent beaucoup. Pauvre Jeanne... mais elles sont soulagées de se retrouver à l’air libre, de rejoindre mari et enfants pour échapper à cette tristesse. Si c’était contagieux ?

Ce qu’elles ignorent, c’est que si Jeanne regrette son mari, elle regrette encore plus de ne pas avoir d’enfant, un petit, bien à elle... Elle supporte de moins en moins les femmes enceintes du quartier, les poussettes, les pleurs ou les gazouillis des bébés; elle n’a plus la patience d’entendre parler des enfants des autres.

Alors un beau jour, Jeanne se décide : la loi lui permet de recourir à la PMA. Et quelque temps plus tard, c’est le miracle : Jeanne accouche d’un superbe petit garçon.

Elle est mère, enfin. Elle mettra en pratique tout ce qu’elle a lu sur la petite enfance et appliquera à la lettre les conseils du pédiatre. Comme ils vont être heureux, son petit Jules et elle !

Les rentrées financières de Jeanne lui permettent de s’occuper elle-même du petit ; de toute façon, comment imaginer de le confier à des mains étrangères ? C’est tout simplement inconcevable. Et il va de soi que Jules ne fréquentera pas l’école. A quoi bon d’ailleurs ? Jeanne est là et sait tout de même ce qui convient à son enfant.

Quel bonheur de lui acheter ces mignons petits vêtements, ces doudous adorables, et son propre petit service ! Jules mangera mieux sa soupe et ses compotes maison dans cette assiette Winnie l’Ourson. Et quelle joie pour Jeanne d’aménager la chambre d’enfant. Du bleu, bien entendu... Relevé de jaune pour ensoleiller la pièce.

Le petit garçon est en pleine forme : rieur, sautillant, et si câlin pour sa maman. Ne change jamais mon petit Jules ! Jamais, mon chéri... Deux ans se passent au paradis. Et voilà qu’il prétend se débrouiller avec sa cuiller... Qu’il est drôle... voyons, tu es encore bien petit, chaton.

Jules grandit, mais pas beaucoup. Il commence à faire des phrases que Jeanne interrompt en riant : « Mais qu’est-ce qu’il raconte, mon bébé ? Qu’est-ce qu’il dit le chaton ? On va lui faire un gros gros bisou qui chatouille...»

Quand Jeanne veut remplacer la garde-robe de son fils, elle s’agace : les vêtements proposés dans les magasins ne conviennent pas du tout à son petit. Qu’est-ce que c’est que ces sévères pulls marine, ces blousons kaki ? Son fils n’est ni fonctionnaire, ni militaire, qu’elle sache ! Qu’à cela ne tienne, on achètera du tissu pour coudre des vêtements adaptés au petit bonhomme. Et on brodera dessus des petits animaux, ce sera tellement plus joli.

La maman de Jules ne tient pas à ce qu’il fréquente les autres enfants : ils pourraient le bousculer, le faire pleurer. Il est tellement mieux à la maison. De temps à autre, elle lui permet une petite promenade – ne lâche pas ma main, surtout ! Non, chaton, ne monte pas là-dessus... Oui, je sais, mais ils sont grands, eux. Allez, chéri, on rentre à la maison, Doudou t’attend.

C’est vrai, Jules est parti sans son doudou. Il l’oublie souvent, maintenant. Peut-être parce qu’il n’a plus trop envie de l’emmener partout ? Et qu’il aimerait bien voir à quoi jouent les grands, là-bas. Mais non, il est trop petit, comme dit Maman. Jules a un petit soupir, un tout petit, comme lui.

Jules a atteint huit ans et sa mère lui lit toujours des histoires. Est-ce que c’est difficile de lire ? Comment fait-on ? Chut, chéri. Tu sais bien : les mamans lisent, et les petits chatons écoutent.

Aujourd’hui, Jules a onze ans. Il s’est levé, a déjeuné dans l’assiette Winnie l’Ourson. Puis il a rempli un sac : des biscuits, une bouteille d’eau. Dans la poche de son pantalon, celui avec un petit soleil qui sourit, il a glissé un billet de 20 euros, pris dans le portefeuille de sa mère. Jules ouvre la porte et se faufile au-dehors.

Les années ont passé. La maison de Jeanne n’est plus un paradis depuis bien longtemps. Ses cheveux sont devenus tout blancs, tandis que son visage se creusait de rides. A-t-elle encore envie de continuer ?

On sonne à la porte. Jeanne n’a pas envie d’ouvrir ; elle ne veut voir personne. La sonnette se fait insistante. Alors Jeanne se lève du canapé où elle s’était pelotonnée.

Derrière la porte, il y a un jeune homme de taille moyenne. Son visage dit quelque chose à Jeanne.

Et le jeune homme dit « Bonjour Maman. »
– Jules ? C’est toi ? Jules... Mais comment as-tu pu me laisser ? Mon petit...
Elle serre le jeune homme dans ses bras. Jules se dégage de son étreinte. Son regard est froid.
– Puisque tu poses la question, Maman... Je suis parti parce qu’il le fallait.
– Mais mon chéri, qu’est-ce que... Tu ne sais pas ce que tu dis. Je voulais juste que tu sois heureux. Nous étions heureux, achève-t-elle dans un sanglot.
Jules soupire. Il regarde sa mère, et dans son regard, il y a un grand reproche teinté de pitié pour la femme qui renifle en face de lui.
– J’ai pensé à mon futur, Maman.

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Françoise Grand'Homme · il y a
Une mère amante mais étouffante.
On se demande comment s'est débrouillé Jules pendant toutes ces années lui qui n'était pas très autonome.
Si on en laisse à un enfant aucune chance qu'il lui arrive quelque chose, il ne lui arrivera jamais aucune aventure, et c'est bien triste. Il en faut pour grandir et s'affirmer.
Une belle histoire.

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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci, Gouelan, pour votre lecture fine et votre commentaire :-)
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Yasmina Sénane · il y a
Texte émouvant bien écrit !
Apprécierez-vous mon tanka "Vol en parapente" en lice pour le prix Short paysages ?

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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci Yasmina !
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Gerard du Vingt-quatre · il y a
Un beau partage d'amour, de tendresse Anne-Marie.
L'amour d'une mère n'a pas de limite.
Bel écrit, belle découverte !

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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci beaucoup Gérard :-)
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Elena Hristova · il y a
une fin heureuse, mais pour la mère "abandonnée tant de choses à réparer, à reconstruire..
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci Elena !
Il est certain qu'il y aura du travail, mais on peut espérer, oui... :-)

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Miraje · il y a
Difficile de couper le cordon quand on y est attachée ...
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Anne-Marie Mpeye · il y a
...Et cela peut aller jusqu'à empêcher un enfant de grandir.
Merci Miraje !

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Pascal Depresle · il y a
Moi aussi j'en aurais fait une nouvelle, il y avait tant de choses à développer. Mais le texte proposé à la lecture est bon. C'est déjà beaucoup.
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci Pascal !
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Fabienne BF · il y a
Je pense que cette histoire aurait certainement mérité que vous lui donniez davantage de longueur. Le format TTC est-il vraiment adapté? J'ai eu le sentiment que vous étiez allée un peu trop vite en besogne... ce qui est frustrant pour la lectrice que je suis. D'autant plus que votre écriture précise a le mérite de bien restituer cet amour dévorant et étouffant de la mère et que votre style est très agréable à lire.
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Je vous remercie, Fabienne... j'ai proposé ce texte à un concours , et j'étais limitée dans le format :-)
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Chantal Noel · il y a
De la difficulté d'être mère...
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci de votre vote, Chantal !
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JACB · il y a
Quand on pense qu'il y a des Tanguy qu'on aimerait pousser dehors !
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Il paraît, oui :-) Merci à vous JACB .
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Elisabeth Marchand · il y a
L'attachement immodéré de certaines mères à leur progéniture est bien rendu... on fait des enfants et on les élève pour en faire des personnes responsables qui, un jour, quittent le nid... c'est le but...
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Précisément, Elisabeth .
Merci :-)

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