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Paul je l’aimais. Il était mon petit frère, une part de moi que je ne libérais pas. Nos parents eux aussi l’aimaient, mais chez nous on ne disait pas ces choses-là. Chez nous, la règle d’or, c’était de se tenir et d’être discrets. Alors Paul il a tout le temps douté. Parce que lui, il disait les choses, il hurlait ses colères et ses joies.

J’aurais dû lui dire à Paul que contrairement à ce qu’il pensait, nos parents l’adoraient et même l’admiraient. Quand il prenait sa guitare, mettait son chapeau et commençait à chanter, le visage de ma mère s’illuminait et même notre père qui pourtant ne savait qu’être sérieux, ne pouvait retenir un sourire. Paul, il apportait chez nous du soleil, il était le seul à savoir faire ça. J’aurais dû lui dire plus tôt, mais je crois bien que j’étais un peu jaloux.

Moi, je me suis toujours adapté, la rigidité de nos parents et leurs exigences me convenaient. Il aurait pu me détester mon frère ; à moi les récompenses, à lui les punitions. J’étais le premier de la classe, il était le cancre. J’étais taiseux, il avait toujours « le bec ouvert » comme disait ma mère. J’étais propre sur moi car chez nous, on avait interdiction de se salir ; Paul il se roulait dans la boue et déchirait ses vêtements. Paul et moi on s’aimait, lui il me le disait, moi il a fallu qu’il s’éloigne pour que je puisse dire mes émotions. Il ne pleurait pas souvent, mais quand ça arrivait, ça me faisait mal parce que ses sanglots venaient de loin. Paul, il n’aimait pas les jours de pluie car ces jours-là on restait à la maison.

Je me rappelle particulièrement d’un matin d’automne, je lisais et Paul rêvassait sur le canapé face à moi.
— Tu sais Gaspard, j’t’envie d’aimer l’école, d’être toujours là où on t’attend. Mon rêve c’est d’être à mon tour le premier. C’est beau d’être le premier.

J’entends encore sa voix qui prononçait ces mots, un ton grave qui n’était pas le sien et un regard teinté d’une tristesse que je ne soupçonnais pas. Je lui ai souri et comme d’habitude, je n’ai pas su trouver les mots. J’aurais dû lui dire que mon rêve à moi, c’était de pouvoir un jour oser. J’aurais dû lui dire que je lui enviais son aplomb et sa capacité à être léger.

L’adolescence nous a séparés. On est partis en pension dans des établissements différents. Notre père avait décidé que mon frère apprendrait un métier manuel tandis que moi je deviendrais professeur de français. J’ai toujours adoré les mots, sans doute parce que chez moi on se taisait. On se voyait de temps en temps le week-end, quand on se retrouvait chez nos parents ; mais la tension entre Paul et notre père était désormais palpable et je préférais être loin. Je n’ai compris que plus tard qu’ils vivaient chacun dans une réalité différente, deux réalités qui ne pouvaient se rejoindre. Paul rêvait d’une vie de bohême, notre père voulait pour lui un métier stable et une vie à l’image de la sienne.

Je me souviens du départ de Paul pour Paris avec un copain, l’accordéon sous le bras et le chapeau sur la tête, lumineux. Il se voyait en haut de l’affiche et moi je le croyais. Paul et son copain, ils écrivaient des textes forts, des mots qui racontaient la vie de tous les jours, des mots que les pauvres gens avaient en eux mais qui ne sortaient jamais. Il était beau mon frère quand je l’ai accompagné à la gare, il était heureux et moi aussi, parce que je savais qu’enfin il réalisait son rêve.

J’avais des nouvelles parfois ; c’est lui qui m’appelait car moi je ne pouvais le joindre. Il me questionnait beaucoup sur ma vie, parlait très peu de lui. La dernière fois, je lui ai dit qu’il me manquait et que dans chacun de mes amis, je recherchais une part de lui. Je l’ai dit brusquement, trop rapidement, mais heureusement je l’ai dit. Il a ri, un rire sans joie ; alors j’ai ajouté, juste avant de raccrocher, que j’étais certain qu’il deviendrait le premier.

C’était le 23 décembre, je regardais le journal télévisé. Entre deux infos le journaliste a glissé ces quelques mots.
— Ce matin un jeune homme de 22 ans a été retrouvé près d’une gare parisienne. Il est le premier SDF mort de froid cet hiver.

J’ai tout de suite su que c’était lui.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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RAC · il y a
Un début si tendre que la chute est brutale. Très touchant.
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Mapie · il y a
Très fort. Émouvant. Bravo ! Si ça vous dit, donnez moi votre avis sur La cabanon !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Ah ,c’est terrible ! Un texte poignant !
Je vous invite à découvrir Alzheimer et à partager avec moi votre ressenti ,
A bientôt

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à celles et ceux qui continuent à venir lire "Le premier".
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M. Iraje · il y a
Une chute glaçante pour une nouvelle qui fait néanmoins chaud au coeur.
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Artvic · il y a
Émouvant !! Et votre TTC est une perle . 🌹❤
Je me permets de vous inviter à lire et soutenir
L'empreinte des souvenirs
Vos voix seront les bienvenues.
MERCI

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Dimaria Gbénou · il y a
Ce que j'aime est que c'est très bien écrit. Finesse et bon choix des mots. De belles lignes dignes d'être peintes.
Si cela vous dit, je suis en finale avec "ACHOU l'amour empoisonné ".
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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Frédéric Petit · il y a
Une émotion tellement bien couchée sur le papier, bravo !!!
Et merci de passer lire Soleil levant en décembre !!!

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci.
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Françoise Mornas · il y a
Beau texte émouvant ! Combien de parents rêvent pour leur enfant d'un futur qui ne leur convient pas ? Et combien ne savent pas lui dire qu'ils l'aiment quand même ? Une belle réflexion sur la communication souvent difficile au sein des familles.
Peut-être voudrez-vous lire mon texte "Matières grises" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci à vous. Au plaisir de se lire.
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Diamantina Richard · il y a
C'est très beau,on ne peut pas rajouter grand chose, émouvant et ô combien hélas toujours trop d'actualité
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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