Le prélude de Jack

il y a
2 min
1153
lectures
54
Qualifié

Hello les lecteur-z-et-auteurs de Short ! Me revoilou. Fini hhl, bienvenue à Bruno :-). Pour ceux qui me "rencontrent" pour la première fois, inutile de venir mendier des votes. Non mais  [+]

Image de Automne 2015
Il est fatigué, Jack. Fatigué de sa journée. Une heure aller. Une heure retour. Parfois il aimerait bien ne jamais avoir eu ce job. Ingénieur informaticien. C’est un beau métier, ingénieur informaticien. Cinq années d’études pour en arriver là. Créer des programmes. Douze heures par jour. Il y pense souvent, Jack. Mais qu’est-ce qu’il aurait pu faire d’autre ? Pas doué en foot. Pas doué en expression orale. Pas doué en français. Les mots, à quoi ça sert, de toute façon ? Juste doué avec son clavier. Ses chiffres. Ses fonctions mathématiques qui se transforment en fonctionnalités tout court.

Il est marié, Jack. Elle s’appelle Elise. Tous les soirs, depuis près de dix ans, Elise lui reproche son manque de communication. Dix ans, c’est long. Surtout quand chaque jour, votre femme émet la même plainte. Mais il n’a jamais compris. Il a des enfants, Jack. Deux. Dix ans et sept ans. Un garçon, une fille. Le choix du roi, lui rappelle-t-on tout le temps. Il ne les comprend pas non plus. Ni leur constant besoin de bisous, ni le désordre continuel qu’ils laissent dans la maison, ni le bruit qu’ils font, continuellement, comme pour l’agacer. Mais ils l’aiment. Et lui pardonnent. Comme on aime son père. Inconditionnellement.

Il se gare dans l’allée, Jack. Méthodiquement. Sa voiture a l’air neuve. Lavée, briquée. Aucune miette de gâteau ou de trace de chocolat sur le cuir. Pas de poussière. Ça fait quand même plaisir de conduire dans une voiture nette, se dit Jack.
Il entre dans la maison. Depuis quelques jours, sa femme ne se plaint plus. Ses enfants ne font plus de bruit. La maison est rangée. Impeccable. Pas un jouet qui traîne. Pas de lego qui vous arrache la voûte plantaire. Pas de jeu débile à la télévision. Il peut enfin se poser sur son canapé, chaque soir, un verre de Cognac à la main, en écoutant Bach. Le prélude de Bach. Le piano murmure. Ça faisait des lustres qu’il attendait de pouvoir de poser, sans un bruit, sur ce canapé.

Il sort un pistolet de la commode, Jack. Son costume noir est encore posé sur une chaise. Il paraît qu’il était beau, dans son costume.

Il regarde des photos, Jack. Sur chacune d’entre elle, il se voit morose. Eteint. Enervé. Il a beau chercher, aucune ne le montre heureux.

Puis il se souvient, Jack. Le coup de fil, en pleine après-midi, l’hôpital qui lui annonce l’accident. Les corps qu’il a fallu reconnaître.
Il met le pistolet dans sa bouche, Jack. Il se pose la question. « A ma femme et mes enfants, pour toujours », était-ce la bonne inscription ?

Il presse la détente, Jack. Un instant avant que la balle ne parte, il entend sa femme crier. Ses enfants jouer. Il imagine sa maison sens dessus dessous. Il est bien. Il sourit.

54
54

Un petit mot pour l'auteur ? 76 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de prijgany prijgany
prijgany prijgany · il y a
Oh la vache ! ça rigole pas chez toi hhl ; écroulé là ; le pire c'est que ça me fait rire ; je pense que c la manière de conter ; totalement désabusée ; j'adore l'esprit. Je crois que je suis un peu comme ça en fait : désabusé... génial pour moi +1 bien sûr
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup le "Jack" qui revient sans cesse, ça claque comme le bruit de la détente qu'on retrouve au final. Ça structure vachement bien le texte, je trouve. En même temps c'est un clin d'œil au sentiment de lassitude de ton personnage évoqué au tout début. Tu excelles aussi dans la tragédie, tu as plus d'une corde à ton arc. ;-) Beau travail, chapeau !
P.S. : ça faisait des lustres qu'il attendait de pouvoir SE poser. (Quelle casse-couilles celle-là ! LOL)

Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Salut Elodie. Tu as touché juste. Ce "Jack" qui revient sans cesse fait effectivement partie de l'effet que je voulais donner au texte. Merci pour ton avis.
Sinon, pour ce qui concerne mon oubli (merde alors, oublier un pronominal, si mes étudiants savaient ça -lol-), croie-moi si tu veux, mais bien au contraire, j'apprécie tes lectures attentives. D'autant que je sais la bienveillance de ta remarque.

Pour ce qui est de mes autres essais en prose, tu verras, il y en a pas mal.
Bonne soirée.

Image de Leina Cooning
Leina Cooning · il y a
Oui, ami, on pourrait décortiquer la structure, voir comment Jack semble loin de tout, se reposer la question au final, mais pourquoi. Oui un récit à la ASH (je le nomme de cette manière, ça me plait). Des journées de bavures à supporter Jack dans une détresse méconnue, jusqu'à ce que le texte se dirige vers ce lieu inversé, que nous n'attendions pas. Curieuse question, où se trouve la poésie de ASH dans ce suicide inévitable, dans cette réalité insoutenable... Un jeu tendre entre le mots, l'insoutenable justement. Une rassurante image de l'homme froid qui fuyait pourtant un semblant d'être. La poésie demeure à l'intérieur des personnages de ASH. Toujours. Au fait, copain, Bach a composé au delà de 100 préludes et fugues. Détail qui dérange des chiantes comme moi :-) un gros MV
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Bonsoir Leina. Merci pour ce nouveau surnom (ASH). Entre toi et Chiro, vous m'en aurez attribué pas mal :-).
Merci également pour la précision sur le nombre de préludes de Bach. Je dois avouer que ma seule connaissance de Bach se résume à un seul prélude (probablement le plus connu, j'imagine, chiné sur une compilation de musique classique. Bonne soirée

Image de Leina Cooning
Leina Cooning · il y a
alô ASH, je t'envoie un lien concernant les préludes et fugues. tu liras en documentation au bas de l'article la discographie. (Le clavecin bien tempéré), qui signifie qu'à la renaissance, Bach et d'autres musiciens de son époque ont fixé la hauteur des sons, ce qui n'existait pas avant eux. Dès lors la naissance du clavecin et plusieurs siècles plus tard du pianoforte La fugue se joue au départ suivis du prélude ou de la cantate ou de l'invention et ainsi de suite. À noter ce fait captivant, la plupart de ces pièces furent improvisées au départ et retranscrites par la suite. Bach fut organiste à Leipzig pratiquement toute sa vie. Donc la majorité des œuvres furent écrites pour orgue et puis retranscrite pour clavecin et finalement pour pianoforte.
Partie 1
https://www.youtube.com/watch?v=OzerJmdStq8
Partie 2
https://www.youtube.com/watch?v=9fU40nXwQts
Tous ce qu'il y a à savoir sur Bach, un article Wiki bien écrit et complet
https://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Sebastian_Bach

Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Un grand merci. J'y vais au plus vite. On se cultive, dis-donc, avec toi ;-).
Image de Raginel
Raginel · il y a
Merci pour cette nouvelle très efficace. Le rythme est parfait, la chute également. Bref, un vote, sans hésitation possible.
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Merci Raginel. Le rythme est effectivement très important dans cette très très courte histoire.
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Faut pas croire, ce n'est pas palpitant l'informatique
Il n'a pas su profiter de sa vie
Et maintenant, il est trop tard
+1

Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
C'est un point de vue acceptable; -). Merci pour ton passage
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Entre temps, ma dernière nouvelle a été publiée avec un destin assez proche que celui de Jack
Alors, si le coeur t'en dit...
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/irresistible

Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Le coeur m'en a dit. Purée, me faire lire jusqu'au bout (et avec plaisir) une nouvelle sur mon smartphone, vous êtes très peu ici à y être arrivés. Tu peux te compter parmi ces exceptions.
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Merci Hhl
Comme quoi, tout peut arriver

Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
ben dis donc… BANG! +1
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Bang alors ;-)
Image de Nadou
Nadou · il y a
Houa ! Toujours aussi agréable de te lire Hhl ! Mon vote appuyé !
Ici tu peux découvrir un de mes poèmes revisité ( rien d'obligatoire hein! ) amitié. short-edition.com/oeuvre/poetik/silence-17

Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Sympa Nadou. Pour info je suis allé te lire, et bien, évidemment, j'ai voté. Une tuerie ton poème. Bravo
Image de Nadou
Nadou · il y a
merci ! à très bientôt !
Image de Rosine •
Rosine • · il y a
bravo, +1
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Merci Rosine.
Image de Brigitte Prados
Brigitte Prados · il y a
Beau texte... du rythme... à grand bruit... à petit bruit... sans bruit... +1... chuuut !
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Fichtre, qu'il est beau, ce commentaire. Limite, un poème concis et agonisant. Merci
Image de Monique Hangartner
Monique Hangartner · il y a
Précis, concis... la mort, il l'a choisie ! J'applaudis... ce texte poignant qui me rappelle certains événements.
Image de Bruno Scozzaro
Bruno Scozzaro · il y a
Merci Monique.

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Serial lover

Bruno Scozzaro

J’ai peu de certitudes, dans la vie. Par exemple, savoir d’où l’on vient, où l’on va, comment est préparé le Nutella, si Marc Levy est bien un écrivain ou un imposteur… Vraiment, ça... [+]


Très très courts

Tranche de vie

Michel FLORANE

L’impact des gouttes sur le métal émaillé de la bassine posée au sol venait de cesser. Justine échappa quelques larmes de désespoir. Elle savait pourtant que ça allait cesser. Elle avait... [+]