Le portrait de Cora Dia

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Au commencement il y eut un livre, plus exactement : « Shakespeare raconté à la jeunesse » de Charles Simond. Je l’ai eu entre les mains avant même de savoir lire. Ses gravures m’embarquaient  [+]

Il est 8 heures, je gare ma voiture derrière le magasin où je travaille. Un magasin discount comme il y en a dans toutes les grandes villes de France. Ma journée commence dans une demi-heure, le temps d’enfiler la blouse du magasin, de compter ma caisse, les portes s’ouvriront et les clients de tous horizons afflueront. Pendant que les bips du scan rythmeront ma journée, je laisserai mon esprit partir au loin. Dans ma tête, le magasin c’est un peu le Pays des Merveilles et je suis Alice. Mes journées coulent et se ressemblent, il y aura à n’en pas douter : une Chenille pour venir chercher des cartouches pour sa cigarette électronique, un Lapin Blanc pour me mettre la pression parce qu’il est en retard, en retard... Un Chapelier Fou passera faire le plein de thé tandis qu’un Chat du Cheshire tentera de voler une boîte de pâtée. Avec un peu de chance nous aurons même une Reine Rouge qui fera un scandale car nous n’avons plus de roses rouges.

Me voilà à mon poste, ma journée va commencer et comme tous les mercredis : « Supermarket Lady » attend déjà devant la porte que le vigile ouvre. Les mains positionnées sur son caddie prête à la ruée, sa cigarette aux lèvres et ses chaussons, il ne lui manque que les bigoudis pour être la représentation vivante de la sculpture de Duan Hanson.

Nous avons 2 minutes de retard et je la vois s’impatienter.

Les heures filent, défilent, au son des bips trop aigus de la caisse enregistreuse. J’aimerais de la musique, mais il n’y en a pas chez nous, pas de musique pour partir rêver. Alors je chantonne Boris Vian, pour moi seule, en regardant cet homme qui vient vers midi mal réveillé et traînant des pieds, pour acheter une ou deux bouteilles de mauvais rouge. « Je bois systématiquement Pour oublier les amis de ma femme Je bois systématiquement Pour oublier tous mes emmerdements... ». Il m’attriste mais que puis-je faire derrière ma caisse ? Il me sourit, m’appelle « Mademoiselle », il reviendra plus tard, dans l’après-midi, acheter une bouteille de vodka ou de whisky.

Un peu plus tard un rayon de soleil entre dans le magasin, une silhouette fine dans une robe blanche vaporeuse, de longs cheveux blonds, un ange presque. Le jeune homme qui était en train de me payer s’arrête net pour la regarder, ébloui, me voilà témoin d’un coup de foudre : « Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !... » Un rien emballe mon imagination, trois enfants jouent aux billes devant le magasin en attendant leur mère et me voilà partie dans l’Amérique illustrée de Norman Rockwell.

Une couleur, un vêtement, peu de chose en somme, me mène dans un monde onirique loin de la monotonie de mon travail. Pour oublier les articles passés devant le scan, pour oublier les clients peu aimables, pour oublier que ce soir je ferai moi aussi mes courses dans ce même magasin, achetant une boite de soupe à la tomate pour mon repas. Une simple soupe à la tomate en conserve prix discount ? Non, pour moi, c’est un morceau d’œuvre d’art et je dînerai en tête à tête avec Andy...

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