Le portail grince

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

Image de Été 2018
Dans l’obscurité, le portail grince,
je gravis les quelques marches,
leurs murmures cessent,
leurs ombres se dessinent,
mon regard les dévisage,
mes yeux s’humidifient,
mes souvenirs se rappellent...

... de l’ami d’enfance de ma grand-mère. Ils ont fait les quatre cents coups ensemble et se faisaient régulièrement sermonner, même par le curé. Pendant les vacances, nous venions lui rendre visite plusieurs fois par semaine. Alors que mon grand-père klaxonnait à l’entrée du village pour nous annoncer, ma grand-mère agitait joyeusement la main. Éleveur, il était aussi braconnier à ses temps perdus. Souvent, nous dégustions d’excellents mets de gibier fraichement abattu par ses soins. Tous les habitants connaissaient sa vilaine activité. Tous se taisaient par peur d’être aussi dénoncés.

Des parties de pêche. Armée de ma canne rudimentaire, coiffée d’un chapeau, je restais des heures silencieuse et immobile. Je pestais contre les grenouilles qui coassaient trop fortement et effrayaient mes proies. J’avais acquis le geste précis et sécurisé pour manipuler l’hameçon. J’amassais mes prises dans un seau et en contemplais fièrement le contenu. Mes grands-parents s’amusaient de mon sérieux. Je salivais à l’idée de la friture du soir qui me motivait à en pêcher toujours plus. Et ils m’encourageaient, conscients qu’ils en profiteraient aussi.

De l’église qui trône au milieu de la place. Cachée par le clocher, se dresse l’ancienne école où est né mon papa. Avec émotion, il nous avait montré, à maman et à moi, la pièce où il avait poussé son premier cri. Et à chaque fête nationale, la place s’animait. Tables et chaises étaient installées pour le grand buffet champêtre. Le vin coulait à flots. Les convives chantaient leurs souvenirs de jeunesse et contaient des histoires inavouables. Toutes les familles originaires du lieu se retrouvaient pour quelques heures. Les paysans s’autorisaient une pause dans leur métier harassant.

De mon arrière grand-mère. Veuve et agricultrice retraitée, elle accueillait tous les étés la ribambelle de cousins que nous étions. Elle nous menait voir les veaux nouveau nés de la ferme voisine. Explorer son potager bordé par un petit cours d’eau. Guetter au crépuscule les arrières trains blancs des petits lapins. Avant de dormir, les parties de rigolades s’éternisaient. Notre bonne humeur cachait surtout la peur des orages. Ils survenaient presque toujours la nuit. Ils cognaient si fort que j’avais l’impression que mon cœur allait exploser. Elle savait nous rassurer et le sommeil revenait.

De cet endroit. Enfant, il nous était interdit. Mais à cet instant, j’y ouvre des yeux inondés de larmes. Affectueusement, ils m’observent. A droite, le fidèle ami d’enfance. Derrière, mon arrière grand-mère et son époux. Quelques pas plus loin, mes grands parents. A leur gauche, mes parents. Leurs noms et prénoms sont gravés en lettres d’or sur des pierres beiges, grises ou noires. Ils sont enfin réunis pour l’éternité. Je n’ai plus besoin d’avoir peur pour eux. Ils veillent les uns sur les autres. Et indéfectiblement, ils m’accompagnent dans la quiétude de mes escapades nocturnes.

Leurs sourires m’apaisent,
leurs mains s’enlacent,
leurs voix chuchotent,
leurs silhouettes s’évanouissent,
dans le silence, la vie me happe,
je descends les quelques marches,
dans la nuit, le portail grince.

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