Le pommier

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Je suis arrivée ici étudiante en Lettres, je reviens bibliothécaire  [+]

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Le réveil se fait doux, d’abord. Encore imprégnée de mon rêve, je savoure le silence et l’obscurité.
Jusqu’au coup de klaxon, ponctué d’un cérémonieux « Move on, asshole ! »*, en anglais dans le texte. Mes visions chimériques s’évanouissent pour faire place à l’éternelle lassitude qui a remplacé depuis peu la colère. Je repense à ce qui m’a conduit dans cette Grosse Pomme. Le divorce de mes parents. Ma volonté de découvrir le monde, de suivre mon père jusque dans sa terre natale, à New York. Mais après l’émerveillement de circonstance vint le dégoût, la colère, la lassitude.
J’avais trouvé des vers dans la pomme.

Ce soir, je trouverai le temps d’aller à Central Park. Il le faut à tout prix. J’ai besoin de respirer.

Une fausse quiétude m’envahit, comme à chaque fois que je pénètre dans cette immense île artificielle. Je tente de m’enfoncer en son cœur, d’échapper à la vigilance inerte de ses gardiens de verre et d’acier. Ils sont partout, ces miradors. Ils encerclent l’îlot, et j’étouffe. J’ai besoin de retrouver les odeurs. J’inspire et j’avance. J’avance et j’inspire, toujours, presque convulsivement. Mais rien. C’est idiot de penser que, entouré de tant de pots d’échappements, construit de toutes pièces, le lieu garderait quelque chose de naturel en lui – ne serait-ce que les odeurs. Je longe une des aires de repos, cette immense plaine ceinte de hauts grillages où les promeneurs - les prisonniers - s’allongent, se reposent, s’amusent. Le bruit, lui, est toujours présent. Les enfants, les sportifs, les fanfares, les vendeurs à la sauvette, les étudiants.
La bulle d’un souffleur, géante, lui échappe. Je la vois monter dans le ciel.

Un nuage passe.

Elle n’éclate pas, reste à basse hauteur et continue sa route, tantôt presque invisible, tantôt éclairée par un reflet coloré.

Je la suis.

Après avoir emprunté un des rares chemins du parc que je ne connais pas, je m’arrête.
Elle s’est immobilisée au-dessus de la surface d’un petit lac dépeuplé et excentré, en son centre. Comme si elle attendait.
Au loin, un chien aboie sept fois. Puis c’est le silence.
J’ose à peine bouger de peur de rompre ce moment harmonieux et unique. La bulle reste, ballottant légèrement, à seulement quelques millimètres de la surface de l’eau stagnante.
Entre quelques herbes hautes, je m’assoie. J’ôte mes chaussures, retire mes chaussettes, plonge les pieds dans l’eau. Toujours pas un bruit.
La sphère de savon et d’air s’enfonce alors progressivement dans l’eau. Elle n’éclate pas, mais l’eau remue, s’agite. Bouillonne. Quelques bulles ténues s’en échappent et volent au loin.
Je sens quelque chose bouillonner aussi en moi. Le vent se lève, l’herbe s’agite, les arbres frémissent et chantent. Les volatiles s’envolent, agissant d’un seul corps.

Un bruit sourd.
Un second.
Des battements. Les pulsations d’un cœur artificiel qui a fini par s’enraciner suffisamment pour prendre vie.
Je ferme les yeux, étourdie par les odeurs qui m’assaillent de toutes parts. L’eau. La boue. L’herbe. Les feuilles d’arbre. La terre. La vie

D’un coup.
J’entends les vitres des gratte-ciels se briser sous l’assaut invisible de ce rythme nouveau. Le monstre est désormais aveugle.
Je sens dans le sol les racines se mouvoir, sortir de terre. Gigantesques. Elles partent à l’attaque de leurs geôliers, ces géants de béton. Elles crèvent les fondations, les sous-sols, les plafonds et les murs. Des branches naissent à toute vitesse, sortent par les ouvertures et déploient leurs feuilles, comme tant de drapeaux annonçant une victoire tellement rêvée. Les monstres d’acier, aveuglés, éventrés, vacillent. Tombent.
Au début, quelques cris, la peur. Mais pas de morts. L’homme décide enfin de se taire pour laisser parler sa mère. Il la craint, mais il l’écoute.
Enfin.
Ainsi le silence humain laisse place au hurlement de la terre qui progresse, quartier par quartier. Manhattan. Le Bronx. Le Queens. Brooklyn. Et enfin, Staten Island. Elle reprend ce qui lui revient de droit.

Puis, tout s’arrête.
Les pieds dans l’eau, je suis en paix.
Un nouveau pommier vient d’être planté.

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* « Avance, connard ! »

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Guillaume Montclair · il y a
Vos textes sont toujours très imagés et bien menés. Bravo
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Mademoiselle Potiron · il y a
Merci beaucoup, je crois que c'est le plus beau compliment que l'on puisse me faire, merci !!
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Fred Panassac · il y a
Vous traduisez bien par votre style la sensation d'étouffement puis la délivrance, dans ce beau conte fantastique . J'ajoute mon vote.
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Mademoiselle Potiron · il y a
Oh, merci beaucoup pour ce commentaire !! Ca me touche vraiment !
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Fred Panassac · il y a
Merci aussi pour la réponse ! Souvenir de votre Matinale de 2014 mais depuis vous avez écrit un autre très beau texte "L'encrier divin" que j'ai beaucoup apprécié également, dommage qu'il ne soit pas en finale. À bientôt pour d'autres textes j'espère, et encore merci pour vos lectures de mes TTC.