Le poids d’Ema

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Ema entra dans la salle d’attente de la clinique, encore vide à cette heure-ci, son épais dossier médical sous le bras. Elle était la première patiente de la journée. Huit heures s’affichaient en rouge sur l’horloge numérique face à l’entrée. Elle était stressée. Un peu comme lorsqu’étudiant, on passe un examen important. La même boule au ventre. Elle prit place dans l’un des fauteuils gris alignés au cordeau et se passa les mains dans ses cheveux. Ce mouvement était le signe de sa grande nervosité. Elle avait opté pour une coupe garçonne qui lui allait bien. Elle retroussa machinalement le bas de son jean. Un bouledogue en plastique orange lui souriait. Elle lui rendit son sourire. C’était son dernier rendez-vous.

Elle avait un quart d’heure d’avance sur l’heure de rendez-vous programmée. Elle n’aimait pas être en retard. Toute sa vie, elle avait défié le temps. A présent, elle ne voulait plus prendre le risque de le perdre. Elle attendait cet ultime entretien mais elle le redoutait à la fois. En feuilletant son dossier et les clichés d’elle qui l’accompagnaient, elle revit défiler son chemin de croix qui prenait fin aujourd’hui. L’aube d’une nouvelle vie.

Sa naissance avait été un cadeau du ciel. Sa mère avait eu les plus grandes difficultés à tomber enceinte. Aucun problème physiologique n’expliquait pourtant son impossibilité à procréer. Les médecins lui avaient demandé de faire preuve de patience. C’est ce qu’elle fit. Tant bien que mal. Mais, le sort s’acharnait. Lorsque sa mère tomba enceinte, une première fausse-couche, puis deux autres suivirent. Jamais, elle ne se découragea. Ses prières maintenaient l’espoir de donner la vie. Sa quatrième grossesse fut la bonne. Elle serait la seule. La naissance d’Ema, un matin de décembre étrangement doux et lumineux, fit le plus grand bonheur de ses parents. Elle combla son père de la plus belle des manières. Une fille qu’il désirait tant.

Ema avait un appétit insatiable. Bébé, elle se jetait goulûment sur les seins débordants du lait nourricier. Toutes les photos l’attestaient. Ema était une magnifique fillette, bien en chair. Sa mère embrassait délicieusement ses joues rondes et ses cuisses potelées, signes de sa bonne santé. Sa gourmandise grandit au rythme des bougies posées sur son gâteau d’anniversaire. Mais, Ema n’acceptait ni ses rondeurs ni ses formes. Aussi loin que ses souvenirs l’emmenaient, elle ne s’était jamais sentie bien dans sa peau.

Assez vite, les moqueries arrivèrent. Les autres enfants lui jetaient à la figure sa différence. Iceberg était le surnom qu’ils lui avaient trouvé. Résignée, elle finit par l’accepter. Après tout, il lui correspondait parfaitement. Elle ne pouvait nier l’évidence. Elle avait appris par cœur la définition du dictionnaire. Il lui suffisait simplement de remplacer les points de suspension pour adapter la définition à sa propre réalité. Un bloc... d’une masse considérable... à la dérive... Ses camarades n’imaginaient pas à quel point, ils l’avaient bien choisi. Un cinquième visible. Le reste immergé. Son corps recouvrait un mal-être grandissant. Enfoui dans les profondeurs et permanent en surface. Ses pleurs intérieurs redoublaient lorsque les rires extérieurs éclataient sur son passage. Elle traversa son enfance avec ce surnom qui lui collait à la peau comme un tatouage indélébile.

La période charmante de l’adolescence arriva. Avec elle, les chamboulements physiques, physiologiques et hormonaux inéluctables. Son corps prenait toujours plus de place. Elle ne parvenait pas à dissimuler sa poitrine, même derrière des tee-shirts qu’elle choisissait amples, honteuse de ses seins volumineux. L’acné s’invita à la fête. Encore un excès contre lequel elle ne pouvait lutter ! Elle refusait de se voir dans un miroir, fuyant sa réalité. Les premières crises apparurent.

Ema ne supportait plus son enveloppe charnelle qui l’emprisonnait. Elle l’étouffait, chaque jour un peu plus. Son corps la dégoutait. Elle le vomissait. Elle ne voulait plus qu’il lui appartienne. Elle voulait détruire ce corps étranger. Elle avait pensé disparaître. A jamais. A qui manquerait-elle ? Les filles l’ignoraient. Les garçons la dévisageaient. Elle s’était renseignée en consultant des sites sur Internet. Des forums sur lesquels des personnes de tout âge et de tout horizon venaient trouver des réponses aux questions les plus intimes. Anonymes. Elle se sentit moins seule derrière son écran. Elle mettait, enfin, un nom sur son mal-être. Elle trouva la force et le courage d’en parler à ses parents.

Deux longues années s’écoulèrent durant lesquelles elle reçut le soutien de ses proches. Infaillible, fut celui de son père. Sa famille lui montrait combien elle l’aimait, combien elle était fière de son parcours. Déterminée, elle ne baissa jamais les bras.

Ema s’habituait à son nouveau corps, libérée de tout ce poids qui l’accablait, délestée de ses formes généreuses. Ce corps qui lui avait demandé tant de sacrifices. Elle qui, feuilletait, envieuse, les couvertures glacées des magazines avec ces mannequins bien dans leur tête, dans leur peau et dans leur corps, l’était maintenant, dans le sien. Elle l’avait, maintes fois, rêvé. Une renaissance. Sa vie lui appartenait enfin. Elle reposa la revue sur la table basse devant elle.

La porte du cabinet s’ouvrit. Le chirurgien lui sourit et lui demanda de le suivre. Ema se leva et lui serra la main. Une poignée de mains virile entre les deux hommes. Ema devenu Maé achevait sa transition. Son corps en adéquation avec sa tête.
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Joëlle Brethes · il y a
"Emma" va en effet pouvoir vivre sa vie ! Curieuse coïncidence, je viens de lire un intéressant témoignage sur ce sujet délicat.
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Alex Goncalves · il y a
Souhaitons lui bonne chance dans sa nouvelle existence ...