"Le plus heureux"

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Tout participe de près ou de loin, au néant qui s’apprête à l’engloutir, et tout conspire à le rayer de la liste des vivants ; alors il s’enfonce, toujours plus loin, jusqu’au centre de la terre...

Même si son corps brisé résiste encore ;

- même si contre toute attente, on a réussi à desserrer l’étau de béton armé, deux dalles de plusieurs tonnes qui viennent de broyer son corps ;

- même s’il entend encore autour de lui, hurler les femmes et les autres gosses terrorisés ;

- même si les hommes s’agitent, les poings au ciel, trouvant encore la rage de maudire – ou d’implorer – des dieux aveugles et sourds. Le leur ? Le sien peut-être ?

- même si la plainte des ambulances qui tourbillonnent dans le chaos, l’empêche pour l’instant de sombrer tout à fait ;

- même si les frappes aériennes, gênées par le lourd nuage de cendre qui marque leur passage, s’éloignent momentanément ;

- même si l’on peut se questionner sur l’état d’esprit et le futur des êtres humains, dont la main gantée repose là-haut, sur un joystick assassin ;

- même si le "génie humain" mis au service de la technologie, permet paraît-il d’effectuer « des tirs chirurgicaux » ;

- même si la chirurgie s’opère – ici en bas – à même les ruines fumantes, écartées pour l’instant de la fenêtre de tir, par des algorithmes de "frappes intelligentes". Question d’économie.

- même si on raconte dans sa communauté, qu’on aurait croisé les pieds du Christ pour "économiser" un clou de bronze forgé à la main ;

- même si son oncle – un érudit – prétend lui, que le forgeron maudit se serait à la dernière minute, planté le quatrième clou chauffé à blanc, en plein cœur ;

- même si des bras puissants qui auraient normalement dû le protéger, le transportent maintenant à la hâte, le cœur battant, pantelant dans un chiffon sanglant – tout ce qu’il reste de lui ;

- même si la poussière lui pique encore un peu les yeux, et la gorge aussi ;

- même si tout semble vouloir continuer, malgré tout ;

- même si "malgré tout" l’horreur n’a pas encore dit son dernier mot – loin de là –, Assaâd, lui, il s’en va ; et l’enfer autour de lui peut bien s’en donner à cœur joie pendant encore un siècle, ou plus si ça lui chante, ça n’a plus d’importance....

Ce prénom qui lui vient de son grand-père signifie en syrien : "le plus heureux". Il n’avait que douze ans, mais à son échelle pourtant – celle d’un enfant d’ici –, sa vie fut déjà longue. Il aurait pu lui-même le confirmer, si seulement on lui en avait laissé le temps...
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M. Iraje · il y a
Sans concession. Le constat d'une déchirante réalité qui désormais semble éternelle.
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Francine Lambert · il y a
Poignant ! On se sent si démuni devant de telles tragédies . . . .
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Lolanou · il y a
Le cahot toujours renouvelé !
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Emsie · il y a
Sept ans de tragédie, des centaines de milliers de vies broyées, des réfugiés par millions, et toujours pas d'espoir, bien au contraire…
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Long John Loodmer · il y a
D'une actualité désolante et révoltante
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Serge · il y a
Une insulte au bon sens et à la raison ...
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A. Mimeau · il y a
L'enfer dans un si beau pays historique
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Serge · il y a
Toujours la même image qui tourne en boucle ...

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