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Le plus beau jour de ma vie

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Guy Pavailler

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On s’était trompé de poste. L’appel n’était pas pour moi, j’étais récepteur d’une voix, mais aucun des deux locuteurs ne m’entendait. Bien évidemment, je devais raccrocher, c’est ce qui serait venu à l’idée de tout le monde, et puis, l’homme a dit une phrase terrible. Il l’a répétée deux fois. J’ai eu tellement peur que j’ai immédiatement coupé la communication. Il m’a fallu plusieurs minutes pour reprendre mes esprits. On ne pouvait pas m’entendre, mais tout même.
J’étais indécis. Devais-je alerter le vice-président ? Il était le mieux placé pour prendre les décisions importantes. En me dirigeant vers son bureau, j’ai réfléchi à mes paroles. Quelqu’un veut tuer Mr Demeyer.
L’entreprise pour laquelle je travaille fait partie d’un grand consortium international. Pour sûr qu’elle attise les convoitises et son dirigeant n’est pas aimé de tout le monde. Moi, je le trouve plutôt sympathique notre président. Quand on le croise, il dit toujours bonjour.
J’allais frapper quand une frayeur m’est venue, et si le vice-président était dans le coup ? Peut-être voulait-il devenir calife à la place du calife. L’image de son nez crochu sous ses larges lunettes m’est venue à l’esprit. J’ai tourné les talons. En marchant, l’idée de prévenir la secrétaire de Mr Demeyer s’est imposée à moi. Elle avait son oreille, et, si je réussissais à la convaincre, elle le préviendrait.
À sa porte, à nouveau mon bras est resté en suspens. J’avais pensé que le second interlocuteur était un homme, mais l’hypothèse n’était nullement fondée, je n’avais pas entendu sa voix. Il pouvait s’agir d’une complice, après tout. Je suis retourné à ma place. Tantôt agité, tantôt tourmenté, j’ai passé ma journée à réfléchir. Il fallait faire vite, je ne savais pas quand les assassins comptaient agir, mais je ne parvenais pas à me concentrer. Mes pensées n’avaient aucune logique. Je paniquais. Piquais des fous-rires pour rien. Mon cuir chevelu me démangeait. Je me grattais comme un eczémateux en crise inflammatoire. Mes collègues sont habitués à mes extravagances, mais là ils trouvaient que je poussais le bouchon un peu loin. Et puis, une ampoule a clignoté dans mon cerveau. Je me suis résolu à rencontrer Mr Demeyer et lui raconter toute l’histoire. Il n’était pas à son bureau aujourd’hui, sans doute accaparé par des réunions importantes à l’autre bout de la ville. Par chance, je connaissais ses habitudes. On disait qu’il dînait souvent au Golden hôtel. J’ai sauté dans un taxi. Je n’avais pas le temps de rentrer me laver et me changer. Je n’aimais pas sentir mes vêtements coller sur ma peau. Mon odeur corporelle m’incommodait. Mais pour une fois, je devais négliger l’hygiène, il y allait de la vie d’un homme.
Le taxi m’a laissé à deux pas du Golden et j’ai fait le pied de grue longtemps. Enfin la Mercedes de Mr Demeyer s’est garée. J’ai hésité à l’interpeller à sa descente, vu mon état d’excitation, j’aurais pu passer pour un individu dangereux. Il s’est installé à une table où on lui a servi une coupe. Je suis entré avec mon plus beau sourire. Le maître d’hôtel m’a intercepté. J’ai dû mentir. J’ai dit que j’avais rendez-vous avec le président. Il m’a accompagné à sa table.
Excusez-moi de vous déranger, Mr le président, j’ai quelque chose d’éminemment important à vous dire. Mes yeux ont foudroyé le maître d’hôtel, mais il n’a bougé que sur un signe de son client.
Dîtes, jeune homme, si c’est tellement important que je doive être dérangé dans mon dîner.
Alors, je lui ai tout déballé. L’interception d’une communication interne. La constitution d’un réseau de malfrats. Leur projet de l’assassiner. Il m’a écouté d’une oreille attentive, a avalé une gorgée de sa coupe, s’est essuyé les lèvres en tamponnant sa serviette immaculée. Je vais m’en occuper, m’a-t-il assuré. Rentrez chez vous mon garçon.
Je tanguais un peu en m’en retournant. Je venais de parler au président de notre entreprise pour la première fois depuis mon embauche sept ans plus tôt. J’étais fier de moi et un peu ivre de cette fierté. Ça me fait souvent ça, quand les événements sont trop intenses pour moi.
Dehors, j’ai cherché un taxi. J’ai tendu plusieurs fois le bras sans en arrêter aucun. Il s’est mis à pleuvoir. Je me suis rencogné sous un porche. Le métro était loin. Un quatre-quatre aux vitres teintées a surgi près de moi m’éclaboussant au passage. Deux hommes trapus en costume noir en ont jailli et se sont rués dans le Golden Hôtel. L’un d’eux a sorti une arme. J’ai manqué défaillir. Mr Demeyer allait mourir. J’avais agi en vain.
Presque aussitôt les deux brutes sont ressorties. Pistolet au poing. Je n’avais entendu aucune détonation. Ils ont tourné leur tête de droite et de gauche, comme des pantins mécaniques. Je me suis fais petit comme une fourmi. Un des truands est passé à pas précipités devant ma cachette sans me voir. Non, on ne veut pas tuer Mr Demeyer. On veut me tuer moi.
Ils ont laissé les portes de leur bagnole grandes ouvertes. Sans plus réfléchir, je me précipite. Quel imbécile je suis. La vérité me saute aux yeux. Je cours à m’en époumoner et je vois des images. Mr Demayer veut ma peau. Dans mon ignorance, j’ai confondu les termes. Ce n’est pas Demeyer qu’on veut tuer. C’est Demeyer qui veut tuer le Président de la République. Je cours comme un damné, m’engouffre dans le véhicule, claque les portières, tourne la clef du contact. Première, j’enfonce la pédale. Dans le rétroviseur, les hommes en noir cabriolent derrière leur auto. Comme des guêpes carnassières, des balles picotent la carrosserie.
J’entre sur l’autoroute comme un fou, la pédale d’accélérateur écrasée à fond, je roule dans la nuit. Je cherche à tâtons le bouton d’allumage des phares sans le trouver. Alors, je me mets à hurler à m’en casser les cordes vocales : les autistes ne savent pas conduire ! Les autistes ne savent pas conduire ! J’ai une meute de tueurs à mes trousses, je roule sans permis tous feux éteints à 150 km à l’heure sur une route inconnue, c’est le plus beau jour de ma vie.
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Felix CULPA · il y a
C'est le plus beau jour de ma vie aussi...tant je me suis identifié à votre personnage ! J'ai été happé par votre récit, j'ai tourbillonné tel un James Bond pris
dans le feu de l'action ! " Quand on le croise, il dit toujours bonjour " m'a bouleversé, mais je n'ose y croire et ne sort pas la tête de l'eau ! Je me fais mon propre film, je vis ma propre aventure, " dans mon ignorance, j'ai confondu les termes ", et puis j'explose de joie dans ma bagnole à la fin !!! Merci pour cette, ou plutôt pour ces grandes aventures que j'ai vécues l'espace d'un récit !!!

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Fred Panassac · il y a
Un beau texte noir avec une chute surprenante !
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Isabelle Lambin · il y a
Le plus beau jour de sa vie, c'est possible, mais c'est aussi la pire et sûrement la dernière, des tueurs à gage le pourchassant. Le malheureux a peu de chance de finir la journée
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Line Chatau · il y a
Ecriture fluide et l'histoire nous tient en haleine jusqu'au bout .
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite et captivante ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville”
qui est en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Marie-Françoise · il y a
Bravo Guy, quelle cavalcade d’une écriture fluide bien menée pr une chute étonnante je vote
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Paul Thery · il y a
Excellent !
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Guy Pavailler · il y a
Merci pour tous vos commentaires sympas et compliments réjouissants. N'hésitez pas à aller voir également ce qui se trame chez papy Jo.
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Guy Pavailler · il y a
Merci Ginette. Croyez bien que je passe beaucoup de temps à écrire une seule nouvelle. J'en dresse le plan dans ma tête. Je l'écris, puis l'allonge ou la raccourci selon le besoin. J'essaie d'en faire une oeuvre, aussi humble soit-elle. Mais de bonne facture.
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Ginette Vijaya · il y a
Sacré rodéo ! Et la chute n'est pas banale !
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