Le plus beau jour de leur vie

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Finaliste
Jury

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

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La rumeur enfle dans le pays.
Au bistro, les hommes ne parlent que de ça et ça ne leur plaît pas du tout – Et après elles demanderont quoi, et puis quoi encore, je vais en toucher deux mots à ma belle-mère pour qu'elle la raisonne... dit l'un – Et bien moi je vais lui caresser l'échine, elle comprendra sa douleur... — répond l'autre.
Les femmes aussi ne pensent qu'à ça, et elles ont peur. Peur de désobéir au patriarche, peur de ne pas savoir faire, peur des commérages. Et si c'était payant ? D'autres savent à peine lire, sauront-elles s'y prendre ? Les jeunes sont plus audacieuses. Au lavoir, elles galvanisent les anciennes, à chaque coup de battoir un argument – après on pourra dire ce qu'on pense, on aura des droits comme les hommes, peut-être de l'argent rien qu'à nous, et le contrôle des naissances... — C'est quoi ça ? demande l'une d'elles, mère de six petits en bas âge.
À la sortie de la messe, le curé n'est pas en reste. Il maintient la soutane qui flotte au vent et discute avec le maire ceinturé de son écharpe tricolore, comme une répétition d'avant le spectacle - Drôle d'invention, Dieu a bâti les femmes pour faire des enfants, on ne leur demande pas de penser – Le maire opine, lui aussi est tout chamboulé par l'actualité – moi je dis, le gouvernement, il doit gouverner, pour nos femmes c'est nous qu'on décide.

La micheline va entrer en gare, c'est le premier train du matin, elles ont pensé que ce serait mieux pour ce qu'elles ont à faire. Le jour se lève à peine, sur le quai, on ne voit pas âme qui vive. La silhouette de Marthe se détache devant le guichet, elle porte sa robe noire, celle des enterrements, elle ne savait pas comment s'habiller pour monter à la ville. Elle fait les cent pas, son sac serré contre ses flancs – et si les autres ne venaient pas, si elles se dégonflaient ?
Elle peut se rassurer, bientôt rejointe par Julie, rose d'impatience, c'est la plus jeune du groupe — Ouf, j'ai pu m'en aller sans que le père me voie filer, ce soir je prendrai une bonne rouste, mais ça en vaut la peine. La mère n'a rien dit, mais je sais qu'elle m'approuve, j'aurais bien aimé qu'elle vienne, elle n'a pas osé, la prochaine fois peut-être... —
Marthe sort son tricot – au moins il ne dira pas que je suis une fainéante, j'ai trait la noiraude avant de sortir par la porte de derrière et je vais lui terminer son chandail, il n'a pas à se plaindre... Regarde Julie, voilà les jumelles.
Les sœurs, qui ont un an d'écart, sont toujours collées l'une à l'autre. L'une porte une robe à fleurs roses et l'autre la même en bleu – On a hésité à venir, mais Dédé m'a traînée de force – Non, c'est toi, Mimi, qui as insisté, tu exagères toujours....
— Bon les filles, vous n'allez pas vous disputer un jour comme aujourd'hui, n'oubliez pas, beaucoup avant nous se sont battues pour qu'on soit là ce matin — C'est la vieille Fanny qui a prononcé ces mots. Veuve depuis si longtemps, elle sait de quoi elle parle quand on évoque l'âpreté de l'existence. Un mari mort au combat, trois marmots à élever seule, sans aide, elle pense que le temps est venu de le faire savoir. Toutes ces femmes qui ont fait tourner la France lors de la Grande Guerre et qui ont recommencé à la suivante, il faudra bien que les hommes le reconnaissent.
— Regardez qui vient... Au loin, on aperçoit La Ginette qui arrive en courant. Elle peine à reprendre son souffle – Il ne voulait pas que je vienne, je lui ai répondu – si, j'irai, que ça te plaise ou non —, c'est la première fois que je lui tiens tête. Elle dissimule son visage sous un foulard gris, mais personne n'est dupe. Ginette s'est encore fait tabasser. Toutes l'entourent et l'encouragent — on te raccompagnera ce soir et s'il ose encore lever la main sur toi, il verra de quel bois on se chauffe.
— Oui, et attention à ses bijoux de famille, insiste Fernande, arrivée sur les entrefaites. Et toutes éclatent de rire.
Barrée de rouge et ivoire, la micheline est à quai. Les femmes sont devenues graves et silencieuses, elles montent dans le premier compartiment vide, on dirait une procession, quand on prie avec des torches pour éclairer le monde. Pour la plupart d'entre elles, c'est un baptême. Deux sont allées à la foire en chemin de fer, une troisième pour reconnaître la dépouille de son défunt mari, les autres n'ont jamais quitté le village, ce n'est pas la coutume.
— C'est quand même bien d'être entre nous, sans bonhomme, assure Fernande, rêveuse.
Et Julie, à l'étroit dans sa veste de lainage, mais les yeux emplis de malice :
— Une demi-heure de trajet pour monter à la ville, ce n'est pas long, on devrait le faire plus souvent. J'ai apporté du pain et du jambon pour midi...
Le facteur l'a demandée en mariage, mais elle préfère rester libre, rêve de travailler dans une grande ville, peut-être Paris, elle se débrouillait bien à l'école. Des bouts d'aile lui poussent aux épaules, son sourire se teinte d'or et de lumière.
— Et moi, j'ai chipé une bouteille de cidre au cellier pour arroser l'événement ! reprend Marthe, les bras croisés sur son ample poitrine, aiguilles et pelotes à l'abri dans son cabas.
Ginette esquisse un sourire, il fait chaud, elle dénoue son foulard. Bravache, elle découvre l'hématome sur sa joue, comme une tache de mauvais vin. L'arcade sourcilière aussi a pris un coup, la croûte commence à se former – Vous voyez les filles, je vous jure que ça n'arrivera plus, plus jamais.
Le train ralentit dans un joyeux grincement d'essieux, elles se pressent devant la sortie :
— Vous savez, j'ai la trouille, mais c'est le plus beau jour de ma vie, déclare Marthe.
— Voilà, on est arrivées, surtout on ne se quitte pas... ajoute Dédé, agrippée au bras de Mimi.
— Sauf dans l'isoloir ! répond Julie qui court déjà sur le quai.




La scène se passe le 29 avril 1945, premier jour de scrutin pour les femmes de France qui ont obtenu le droit de vote l'année précédente.

Finaliste

286 voix

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Alice Merveille · il y a
Mon soutien renouvelé et bonne finale, Chantal !
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Flore Anna · il y a
Mes voix pour ce vote obtenu.
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A. Sgann · il y a
Une belle histoire,
Bonne finale !

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Nadege Del · il y a
Jolie anecdote pour illustrer l'Histoire.
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Mona Lassus · il y a
Voici un pan d'histoire parfaitement relaté. Je l'ai lu avec émotion. J'y suis d'autant plus sensible que "la condition féminine" est le sujet d'un travail en préparation. Vaste sujet s'il en est. Bravo, Chantal.
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Mathieu Kissa · il y a
Un beau récit, à lire en cours d'histoire !
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Chantal Sourire · il y a
Merci Mathieu !
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Bob Pollen · il y a
Avec votre écriture on est dans ce village qui s'alarme, avec l'émoi de la première arrivée qui attend et espère. Puis avec les autres, joyeuses et vivantes. Bravo.
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Chantal Sourire · il y a
Merci Bob !
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Fleur A. · il y a
Toutes mes voix
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Chantal Sourire · il y a
Merci Fleur !
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Bozlich B · il y a
Bonne chance!
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Chantal Sourire · il y a
A nouveau merci, Bozlich !
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JL DRANEM · il y a
Mon soutien pour ce droit de vote en finale !

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