Le plan D

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J'écris des nouvelles mais aussi des textes plus longs, tous les détails sont sur mon blog : http://marieclaircoux.blogspot.f  [+]

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L’impact des gouttes sur le métal faisait un bruit assourdissant qui explosait dans le silence. A quoi bon retenir sa respiration pour ne pas faire de bruit si les larmes qu’il n’arrivait pas à réprimer allaient s’écraser avec la régularité d’un métronome sur la plaque en aluminium qui tapissait le fond de son refuge. Ça ne faisait sûrement pas autant de bruit qu’il se l’imaginait mais il avait tellement peur qu’on ne le découvre que le plic-ploc régulier lui paraissait aussi lourd que des coups de masse sur une enclume.
Il avait repéré sa cachette depuis longtemps ; il savait qu’un jour ou l’autre, elle lui sauverait la mise. Et ce jour-là était arrivé... Au signal d’alerte, il avait pris ses jambes à son cou, s’était assuré que personne ne le voyait se faufiler dans son refuge et avait entrepris de prendre la position la plus confortable possible pour pouvoir tenir longtemps sans souffrir d ‘engourdissement. Il avait même prévu une petite bouteille d’eau avec du sirop de menthe pour tenir quelques heures sans être tenaillé de la soif.
C’était une cachette idéale, trop évidente pour être suspectée, trop naturelle pour être fouillée. Il perçut un bruit de pas lointain qui semblait se rapprocher, ses larmes redoublèrent. Il mit ses mains en coupe sous ses yeux pour éviter qu’elles n’aillent faire cet odieux claquement métallique qui le trahirait. Bien qu’à moitié étouffé par ses pleurs, il réussit à moduler sa respiration pour qu’elle se fasse la plus discrète possible. Le claquement des talons menaçant se rapprochait dangereusement. Il étouffa un pauvre cri de détresse en plaquant ses mains mouillées de larmes contre sa bouche morveuse. Les pas s’arrêtèrent à cinquante centimètres de sa tête. Une voix furieuse criait son prénom, il tressaillait à chaque fois. Les pas se remirent en marche dans l’autre sens. Pour cette fois, il était tranquille. Il se détendit un peu mais il savait qu’il n’était pas à l’abri définitivement.
Ce qu’on avait prévu pour lui, même si lui, le principal intéressé, le refusait, s’était mis en marche après une longue période de sourdine. L’affreuse machination avait pris corps et plus rien ne l’arrêterait. On le cherchait maintenant car il était le sujet central du plan D. Sans lui, il ne pourrait être mené à bien. Il savait qu’on le chercherait sans relâche pour que le plan D arrive à son terme. Il devait profiter de l’éloignement des pas pour réfléchir à une autre cachette où il pourrait rester plus longtemps. Il avait été tellement content du choix de sa cachette actuelle, de sa cachette idéale qu’il avait négligé son côté « temporaire » ; il pourrait rester quelques heures, mais guère plus. Il lui fallait une cachette « habitable », où il pourrait se nourrir, rester dans une position autre que le chien de fusil, où il pourrait s’étendre complètement, s’asseoir, avec un recoin aussi pour faire... pipi, se dit-il en sentant monter en lui une envie pressante après avoir vidé sa bouteille de sirop. Il rassembla tout son courage, pris plusieurs profondes inspirations. Il inséra ses doigts fins dans la fente et tira, tout doucement d’abord puis plus fort avec sa main complète. Il déplia son petit corps engourdi pour s’extraire complètement du tiroir sous son lit. Il jeta un œil nostalgique aux peluches qui avaient partagé sa cachette. Du haut de ses sept ans, il allait partir seul sans leur soutien. Mais, comme on lui avait répété tant de fois, sept ans c’est l’âge de raison, à sept ans, on ne pleure plus. Mais là, il avait franchement envie de pleurer, il aurait eu besoin de sa maman pour se blottir contre elle et se laisser chouchouter mais il ne pouvait pas être avec elle. Il sortit sur la pointe des pieds de sa chambre, longea le couloir en chaussettes. Il entendait leurs voix au loin, des voix qui s’énervaient de ne pas le trouver. Son envie de pleurer le reprit comme un haut le cœur. Il entendit un bruit qui se rapprochait rapidement, des bruits de griffes sur le carrelage, un halètement inhumain. La terreur le saisit. En plus de ses poursuivants, devrait-t-il aussi affronter un monstre ? Est-ce que tout s’était ligué contre lui ? N’aurait-il plus aucun répit ? Les boyaux noués par l’angoisse, il vit déboucher au coin du couloir... Japy ! Japy, son chien, qui émit un bref aboiement en le voyant. Le petit garçon fut partagé entre la joie de voir son ami de toujours et la crainte qu’il ne le fasse repérer. Il lui fit un signe impérieux de se taire pendant que le chien virevoltait autour de lui en battant furieusement de la queue. Puis il lui indiqua d’un doigt énergique l’endroit où le couloir formait un angle droit, qui leur dissimulait ce qui se passait dans la cuisine. Il devait retourner d’où il venait. Mais le chien ne l’entendait pas de cette oreille. L’écho des voix, qui semblaient être dans la cuisine, se fit plus prégnant. Le ton montait. Il les entendit se rapprocher. Le garçonnet résolut d’emmener Japy avec lui, ce qui serait le meilleur moyen de le garder silencieux. Ils foncèrent vers le bruit des voix, protégés de la vue de ses persécuteurs par le coin du couloir. Ils tournèrent juste avant à droite pour s’engouffrer dans le garage. Le garçonnet referma la porte aussi doucement que possible. La voiture familiale occupait la majeure partie de l’espace. Ses parents, qui s’étaient toujours beaucoup amusés de la propension de leur fils à dénicher, inventer, imaginer des cachettes, lui avaient répété à l’envi que « la meilleure cachette est celle qui est à la vue de tout le monde, tellement évidente que personne ne songe à la vérifier ». Aussi choisit-il de se camoufler dans la voiture... Où, dans la voiture ? Dans le coffre ? Non, allongé sur le sol au pied de la banquette arrière, juste sous son siège-auto ! N’était-ce pas l’endroit le plus évident ? Il ouvrit la porte arrière de la voiture, fit monter Japy, se lova contre lui sur le tapis pleins de gravillons rapportés lors de précédentes aventures et referma la portière aussi discrètement que possible. Dans l’ombre du garage, personne ne le verrait. Dans cet environnement familier et paisible, blotti contre son petit maître, le chien s’endormit en ronflant discrètement. Le garçonnet bailla largement. Surtout ne pas s’endormir, rester en alerte prêt à réagir face au danger. Ne pas flancher, garder les yeux ouverts.... Il piqua du nez tout doucement, dans les poils de son chien. Un vacarme l’éveilla en sursaut, il se mit instantanément à trembler comme une feuille. Ils l’avaient retrouvé, il était fait comme un rat, il n’aurait pas dû s’endormir. Tétanisé par la peur, il empoigna Japy qui se réveilla en gloussant et attendit l’inéluctable en se remettant à pleurer. Les pas se rapprochèrent inexorablement, la portière de la voiture s’ouvrit fermement. Il se fit encore plus petit prêt à recevoir le coup de grâce, l’exécution du terrible plan D.
- Nathan , tu es là ! fit sa mère mi-fâchée, mi-amusée. Nous t’avons cherché partout, nous allons finir par être en retard à ton rendez-vous chez le dentiste !
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