Le Plafond

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Il est là, au-dessus de ma tête, blanc et lisse...ma vue n’est plus assez bonne pour que j’ aperçoive ses quelques imperfections. Après tout personne n’est parfait, alors pourquoi mon plafond devrait l’être? Je parle de lui à la troisième personne du singulier, car c’est lui qui me tient compagnie lors de mes insomnies, ces moments d’angoisse qui rendent l’heure du coucher compliquée. Il est mon compagnon d’infortune.
Enfant, les cauchemars m'assaillaient la nuit venue, malgré ce rituel qui consistait à regarder sous mon lit, derrière le rideau ainsi que dans les coins de ma chambre, à la recherche d’un monstre mal caché. Pas d’oeil jaune ni de dent pointue à l’horizon, je pouvais donc me glisser sous ces draps roses à fleurs que j’aimais tant. Que pouvait-il m’arriver dans des draps roses à fleurs?
Je le scrute, il est comme un grand écran de cinéma. C’est l’heure, il s’anime! Que vais-je regarder cette fois-ci? Mon histoire prend forme, une main s’agite et un corps prend vie. Qui est-ce? Une sorte de Peter Pan à la poursuite de son ombre? Un prince presque charmant au secours de sa belle? Non, rien de tout cela.
C’est moi qui sors du plafond, enfin un autre moi, d’ailleurs je suis plus mince, ou alors ma vue est vraiment mauvaise. Je m’observe, j’ai l’air en forme, pas de cernes sous les yeux, ils sont d’un vert joyeux et pétillant. Ai-je déjà été ainsi? Le regard affuté et expressif, une légèreté de l’être qui me saute aux yeux. Cette version de moi me plaît, elle pourrait franchir des montagnes j’en suis persuadée, alors que je suis clouée dans ce lit, à chercher désespérément le sommeil. Comment soulever des montagnes si on ne dort pas? Je suis si fatiguée, mon pas est lourd le matin et s'alourdit davantage le soir. Est-ce cela vieillir?
Revenons-en à nos moutons, ou plutôt à nos plafonds. S’il te plaît, raconte-moi une histoire! Des mots me viennent en tête, si j’écrivais un poème? Ca s’affole en haut, des lettres sortent de toute part, elles se mélangent et mon plafond se transforme en un gigantesque plateau de jeu. Je pioche des lettres au hasard, un mot se forme...INSOMNIE. Que vais-je bien pouvoir écrire là-dessus? En suis-je seulement capable? Je commence à paniquer, et si les mots s’échappaient? S’ils ne voulaient pas de moi? Rejetée par des mots, quel sentiment étrange, suis-je en train de perdre la tête?
Je prends une grande respiration, je rassemble mes esprits, comme si j’allais accomplir quelque chose d’important, un exploit en quelque sorte. J’assemble les lettres, qui deviennent des mots, qui deviennent des vers. Je m’emballe, je suis envahie par un sentiment d’euphorie, c’est enivrant, j’écris donc je suis!
Mon poème prend de l’allure, j’aime les mots, j’aime qui je deviens à cet instant précis, oui, je m’aime! Et je m’aime les yeux grand ouverts!
Le voici achevé, j’ai tout noté pour ne pas en perdre une miette, je le retranscris. Mais tout à coup la panique survient, s’il était mauvais? Si on ne l’aimait pas? Si je n’étais pas à la hauteur et m’étais fait des illusions? Non, c’est impossible, mon plafond ne peut pas se tromper, il m’a certainement montré la voie, je dois suivre les petits cailloux qu’il a semés.
Le réveil sonne, c’est étrange, cette impression de naviguer entre deux eaux. Ai-je rêvé? Je lève les yeux et regarde le plafond... quel tour m’a-t-il joué? Je me lève et aperçois un carnet posé sur le chevet. Je le prends et lis un titre griffonné au stylo noir...INSOMNIE.
J’ai écrit! Ce n’était pas un rêve! Mon coeur bat la chamade, je dois absolument le lire tout de suite, de peur qu’il disparaisse. Allez je me lance!


Insomnie

Lorsque vient la nuit
Te voilà, rampant
Jusque dans mon lit
Je suis là, je t'attends

Tu t'insinues sans bruit
Toi vile serpent
Lentement tu réduis
Mon sommeil à néant

La chasse bat son plein
Je recule tu avances
Sur ton terrain
Je n’ai aucune chance

Tu as lâché tes chiens
Acculée je me rends
Pour toi je n'suis rien
Une proie, et pourtant

Tu m’as engloutie
Avalée, digérée
De mon âme meurtrie
Tu t'es délecté

Tu me gardes en laisse
Mon corps t'appartient
Dans ces nuits sleepless
Rendez-vous demain...

Je n’en crois pas mes yeux, j’ai écrit, tout a un sens maintenant! J’ai écrit et j’ai dormi! Mais surtout j’ai compris...compris que je peux exister à travers les mots, les recevoir tel un cadeau, puis les partager, les offrir à mon tour, et les semer, les arroser, les regarder grandir.
Les mots sont la vie, les mots sont l’espoir.
Il est là, au-dessus de ma tête, blanc et lisse. Mon autre moi n’est plus là. Je passe devant le miroir, je m’arrête et regarde mon reflet. Je me souris, je ne vois plus mes cernes, je me vois telle que je suis, une femme qui a des choses à dire, une femme qui écrit.
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