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Le piloufisme ou la fin du monde

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Eddy Riffard

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201 voix

En compétition

La catastrophe s’était amorcée jadis, dans la cour de récréation. Ce jour-là, nous étions quelques gamins à décider si on venait ou non en classe le lendemain, journée annoncée fériée initialement.

Déçus, beaucoup contestaient cette volte-face, au point de refuser de se présenter en cours. La sévérité de notre instituteur à l’ancienne rendait toute insubordination hasardeuse. C’est pourtant au hasard que je m’en remis. Un camarade me prêta une pièce de cinquante centimes. Pile, je ne venais pas. Face, je venais. La pièce tournoya, toupie aux éclats argentés, trouva son assiette et s’arrêta. La semeuse de la république, bonnet phrygien sur la tête, montrait son profil résolu.

Deux jours après, bonnet d’âne sur la tête, je recopiais un texte insipide autant de fois que nécessaire pour remplir douze pages.
Quoique peu concluante, je persévérais dans cette voie. L’obstination incarne la volonté des cons, mais les spécialistes en développement personnel la considéraient comme le signe d’appartenance des leaders.
Ainsi, je demandai une dérogation de secteur et me retrouvai dans un collège de catégorie z. L’allemand en première langue, malgré mes carences en grammaire, et l’étude du grec ancien.

L’orientation en troisième ? Fi des brochures et des rendez-vous avec le CIO. Une pièce lancée sur une surface plane et le verdict tombait de suite.
C’est fou comme on arrive à se libérer du temps de cerveau en confiant ces menues décisions au hasard.
J’achevais mon secondaire dans un lycée aux apparences de champ de bataille infesté de cancres chahuteurs que des professeurs démotivés tentaient d’intéresser à la comédie dans le théâtre et au taux de croissance du Kerala.
Un livret scolaire calamiteux et ma pièce fétiche en poche, je m’en remis une nouvelle fois au hasard.

Résultat ? Un BEP basé sur une formation pratique sur le terrain. Après deux années de vente de bonbons au porte à porte, je me retrouvais à la rue. Enfin, momentanément, puisque j’avais rencontré ma future femme durant mon stage professionnel. Elle manifestait un mécontentement absolu et contaminant, hantée par des rêves inaccessibles. Les noms de nos trois enfants relevèrent de sa seule décision. La pièce resta muette quant au programme télé, le choix des repas et la fenêtre ouverte ou fermée pour la nuit. Sans parler des tours de vaisselle. Érodé par cette promiscuité étouffante, j’arrivais à faire suinter un peu de vie dans cette existence à l’immobilité d’antibiogramme.

Les jeux de hasard ne m’apportaient guère de consolation. Jusqu’à ce que je trouve une grille préremplie sur le sol de mon troquet favori.
Vingt-deux millions d’euros.
Pour moi.
Et pour ma moitié.
Je n’étais pas seulement initié à la comédie dans le théâtre et au taux de croissance du Kerala. Ma vague connaissance du Code civil me dissuadait de tenter quelque chose à ce niveau.

En même temps que l’usage d’une telle somme, une autre question se posait. Allais-je garder l’anonymat ? Dès le lendemain, ma femme rendit le problème caduc. La pièce allait tout de même remplir son office. Je mis en avant ma pratique du pile ou face pour expliquer mon succès.
Opportuniste, j’écrivais un livre sur le sujet et créais une chaîne YouTube. La gloire venant, un éditeur de renom me contactait pour l’exclusivité de la publication de l’ouvrage qui devint un best-seller au point de me rapporter davantage que mes gains au Loto.
Invité des plateaux télé, au Salon du livre, ma notoriété ne cessait de s’accroître. Les rééditions de l’œuvre se multipliaient tandis que son succès prenait des dimensions planétaires au grès des traductions en langues toujours plus nombreuses.

Ma réserve naturelle s’accommodait mal de ce vedettariat, aussi je me retirai dans une maison isolée en plein massif des Vosges. Est-ce pour cette raison que je mis du temps à percevoir les changements qui perturbaient mes contemporains ? Toujours est-il que les informations me livraient des événements curieux, frappés du sceau de l’étrange. Cette tendance affectait les hautes sphères politico-financières, les processus décisionnels fondamentaux.

Les désordres intérieurs ne cessaient de croître, les solutions apportées en dépit du bon sens créaient un monde sans cohérence et logique. Conscient de l’origine du problème, je décidai d’interrompre mes activités et de diffuser une vidéo explicative sur ma chaîne YouTube.
Le livre m’échappa, les versions pirates se multipliaient et un vent de folie balayait les vestiges d’esprit cartésien.

Arriva le moment où les conflits périphériques, terrain d’affrontement indirect des grandes puissances, en furent affectés. La fameuse théorie des jeux, parfois évoquée dans la crise des fusées de Cuba, restait enfouie dans les placards de l’Histoire.

Aux interrogations géopolitiques et stratégiques succédèrent des problématiques plus techniques. Un ABM chinois ou un S-400 russe pouvaient-ils intercepter un missile Trident ? Les Aster, Patriot et Arrow occidentaux pouvaient-ils stopper les Dong Feng et les Topol ?

Il n’y a plus grand monde pour poser ces questions. Ni pour y répondre.
Comme j’ai envie de revivre un instant d’enfance...

La tranche cannelée de la pièce accroche la lumière filtrée par les feuilles de platanes. Enfin, elle s’immobilise.

— Face !

Je regarde la pièce. Demain, je viendrai en classe. En plus, j’ai trouvé un super sujet de rédaction.

PRIX

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En compétition

201 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Cruzamor · il y a
hum Théodore Monod a écrit "le hasard ou la nécessité"... que je n'ai pas lu (lol !) mais vous c'est avec délectation que j'ai poursuivi votre délire planétaire ! la tranche d'une pièce ... cela éveille des souvenirs pour moi racontés par ceux qui m'ont connu baby : on s'occupait si peu de la petite retardataire de la famille, que je passais mon temps (dit-on) à faire tenir une pièce sur la tranche sur ma chaise de tranquillité pour les autres ... déjà j'obligeais la pièce à m'obéir, déjà j'étais femme et je trichais ... sans but que de vaincre la vacuité de l'existence ! là, chez vous... c'est la réussite, le rêve pdt un moment et au final on se retrouve à la case départ : l'école ... de la vie ! J'ai mis 5 voix autant parce que j'ai été séduite que par tout ce que votre texte m'a suggéré ! lol !
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Eddy Riffard · il y a
Seule la médiocrité permet de durer en ce bas monde, le héros de ce récit aurait dû le savoir.
En revanche, vos 5 voix ne sont pas matérialisées, mais votre commentaire si personnel et rafraîchissant conservera toute sa sincérité une fois les compteurs remis à zéro.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Toute la complexité de la vie et des choix évoquée le temps que s'immobilise une pièce !
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Eddy Riffard · il y a
Et là, la leçon ne coûte rien.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Ça n'a l'air que d'une divagation quelquefois amusante, quelquefois inquiétante, mais je me pose tout de même la question : est-ce que par hasard il n'y aurait pas quelques uns de nos politiques qui ne sachant quoi faire en cas de crise s'en remettent à une pièce ou à la fameuse boule magique, vu le bordel ambiant...

https://www.boulemagique8.com/

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Eddy Riffard · il y a
Hypothèse intéressante. À creuser.
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Diamantina Richard · il y a
J'aime beaucoup comme tout ce que vous écrivez d'ailleurs 💌
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Eddy Riffard · il y a
C’est encore un point commun que nous avons là. ^^
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Frédéric Chaix · il y a
une bien bonne nouvelle qui ne doit rien au hasard, je vote....
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Samia.mbodong · il y a
Parti en life. Mais très amusant avec de belles formules.
Finalement un auteur de nouvelle + un pile ou face + la théorie du chaos nous entraîne à la guerre mondialisée.
Ouf c’est face
Bravo et merci je soutiens.

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Eddy Riffard · il y a
La théorie du chaos, c’est tout à fait ça. On a parfois vu un unique coup de feu ou une simple cérémonie publique déclencher des catastrophes impossibles à juguler.
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Carine Lejeail · il y a
J'aime beaucoup cette évasion dystopique, j'ai été emportée, bravo, mes voix!
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Eddy Riffard · il y a
Merci.
J’ai lu votre nouvelle il y a quelques minutes, récit dense et bien ancré dans son contexte historique, en plus de poser des questions essentielles.

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Jusyfa · il y a
ça se déroule à toute vitesse et la mayonnaise prend, un texte extra qu'on ne lâche pas. +5*****
Bonjour Eddy, je reviens vers toi car J'ai eu à plusieurs reprises, le plaisir d'apprécier ta belle plume et tu as été sensible à certains de mes écrits.
Si tu en as l'envie, Je te propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Eddy Riffard · il y a
Je ne lis quasiment plus les nouvelles, mais je vais faire une exception pour vous tant votre style sait m’embarquer dans vos récits si riches en péripéties.
À l’occasion, je passerai sur vos autres textes, votre page s’étant bien étoffée depuis ma dernière visite.

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Felix CULPA · il y a
On se laisse emporter par ce texte, dans une cour de récréation, antichambre de la création, on fait, on défait et on refait le monde ! Pile, je donne mes 5 voix, face, je vous donne mes 5 voix ! Pile, vous avez mes 5 voix, c'est pile ce qu'il me reste !
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Patrick Gibon · il y a
la théorie des catastrophes et du "battement de l'aile du papillon" s'engouffrent en vertigo dans ce texte humoristique, noir jusqu'à la chute dans le blanc immatriculé du pas c'est, genre "voyage vers le futur", de la SF de cour de gaminerie, "gare ta gueule à la récré" chanterait un Dieu vengeur dans les limbes de l'enfance!
après un tel commentaire laudatif, "t'as intérêt à veauter" pour un de mes textes que par inadvertance tu n'aurais pas lu!
pour cela, pas besoin d'agiter de la queue une danse du ventre en bermuda dans la mer des Sargasses pour dire que ton texte est "fascinant", "superbe", ébouroustouflipant, turlupinesque..., si tu vois ce queue je veux dire!!!!

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Eddy Riffard · il y a
Fascinant est un mot qui revient souvent, le robot du site va bientôt mouliner.
Je vais passer sur votre page également, histoire de recompléter mes stocks d’anarchie obsessionnelle, il en faut beaucoup pour surnager dans ce monde aseptisé.

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Patrick Gibon · il y a
qu'il mouline le bestiau, je m'en vais le pourfendre de ma lance ima cul et de Don Qui rote de la panse!
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