Le piloufisme ou la fin du monde

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La catastrophe s’était amorcée jadis, dans la cour de récréation. Ce jour-là, nous étions quelques gamins à décider si on venait ou non en classe le lendemain, journée annoncée fériée initialement.

Déçus, beaucoup contestaient cette volte-face, au point de refuser de se présenter en cours. La sévérité de notre instituteur à l’ancienne rendait toute insubordination hasardeuse. C’est pourtant au hasard que je m’en remis. Un camarade me prêta une pièce de cinquante centimes. Pile, je ne venais pas. Face, je venais. La pièce tournoya, toupie aux éclats argentés, trouva son assiette et s’arrêta. La semeuse de la république, bonnet phrygien sur la tête, montrait son profil résolu.

Deux jours après, bonnet d’âne sur la tête, je recopiais un texte insipide autant de fois que nécessaire pour remplir douze pages.
Quoique peu concluante, je persévérais dans cette voie. L’obstination incarne la volonté des cons, mais les spécialistes en développement personnel la considéraient comme le signe d’appartenance des leaders.
Ainsi, je demandai une dérogation de secteur et me retrouvai dans un collège de catégorie z. L’allemand en première langue, malgré mes carences en grammaire, et l’étude du grec ancien.

L’orientation en troisième ? Fi des brochures et des rendez-vous avec le CIO. Une pièce lancée sur une surface plane et le verdict tombait de suite.
C’est fou comme on arrive à se libérer du temps de cerveau en confiant ces menues décisions au hasard.
J’achevais mon secondaire dans un lycée aux apparences de champ de bataille infesté de cancres chahuteurs que des professeurs démotivés tentaient d’intéresser à la comédie dans le théâtre et au taux de croissance du Kerala.
Un livret scolaire calamiteux et ma pièce fétiche en poche, je m’en remis une nouvelle fois au hasard.

Résultat ? Un BEP basé sur une formation pratique sur le terrain. Après deux années de vente de bonbons au porte à porte, je me retrouvais à la rue. Enfin, momentanément, puisque j’avais rencontré ma future femme durant mon stage professionnel. Elle manifestait un mécontentement absolu et contaminant, hantée par des rêves inaccessibles. Les noms de nos trois enfants relevèrent de sa seule décision. La pièce resta muette quant au programme télé, le choix des repas et la fenêtre ouverte ou fermée pour la nuit. Sans parler des tours de vaisselle. Érodé par cette promiscuité étouffante, j’arrivais à faire suinter un peu de vie dans cette existence à l’immobilité d’antibiogramme.

Les jeux de hasard ne m’apportaient guère de consolation. Jusqu’à ce que je trouve une grille préremplie sur le sol de mon troquet favori.
Vingt-deux millions d’euros.
Pour moi.
Et pour ma moitié.
Je n’étais pas seulement initié à la comédie dans le théâtre et au taux de croissance du Kerala. Ma vague connaissance du Code civil me dissuadait de tenter quelque chose à ce niveau.

En même temps que l’usage d’une telle somme, une autre question se posait. Allais-je garder l’anonymat ? Dès le lendemain, ma femme rendit le problème caduc. La pièce allait tout de même remplir son office. Je mis en avant ma pratique du pile ou face pour expliquer mon succès.
Opportuniste, j’écrivais un livre sur le sujet et créais une chaîne YouTube. La gloire venant, un éditeur de renom me contactait pour l’exclusivité de la publication de l’ouvrage qui devint un best-seller au point de me rapporter davantage que mes gains au Loto.
Invité des plateaux télé, au Salon du livre, ma notoriété ne cessait de s’accroître. Les rééditions de l’œuvre se multipliaient tandis que son succès prenait des dimensions planétaires au grès des traductions en langues toujours plus nombreuses.

Ma réserve naturelle s’accommodait mal de ce vedettariat, aussi je me retirai dans une maison isolée en plein massif des Vosges. Est-ce pour cette raison que je mis du temps à percevoir les changements qui perturbaient mes contemporains ? Toujours est-il que les informations me livraient des événements curieux, frappés du sceau de l’étrange. Cette tendance affectait les hautes sphères politico-financières, les processus décisionnels fondamentaux.

Les désordres intérieurs ne cessaient de croître, les solutions apportées en dépit du bon sens créaient un monde sans cohérence et logique. Conscient de l’origine du problème, je décidai d’interrompre mes activités et de diffuser une vidéo explicative sur ma chaîne YouTube.
Le livre m’échappa, les versions pirates se multipliaient et un vent de folie balayait les vestiges d’esprit cartésien.

Arriva le moment où les conflits périphériques, terrain d’affrontement indirect des grandes puissances, en furent affectés. La fameuse théorie des jeux, parfois évoquée dans la crise des fusées de Cuba, restait enfouie dans les placards de l’Histoire.

Aux interrogations géopolitiques et stratégiques succédèrent des problématiques plus techniques. Un ABM chinois ou un S-400 russe pouvaient-ils intercepter un missile Trident ? Les Aster, Patriot et Arrow occidentaux pouvaient-ils stopper les Dong Feng et les Topol ?

Il n’y a plus grand monde pour poser ces questions. Ni pour y répondre.
Comme j’ai envie de revivre un instant d’enfance...

La tranche cannelée de la pièce accroche la lumière filtrée par les feuilles de platanes. Enfin, elle s’immobilise.

— Face !

Je regarde la pièce. Demain, je viendrai en classe. En plus, j’ai trouvé un super sujet de rédaction.

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Alain.Mas · il y a
Quelle bonne résolution de retourner en classe. Autrement il y a le Yi King mais là on est dans un autre domaine : la sagesse.
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Eddy Riffard · il y a
Sauf que là, je me suis inspiré d’une année scolaire désagréable...
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Aubry Françon · il y a
Quand le hasard mène à l'apocalypse. En est-on si loin finalement ?
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Eddy Riffard · il y a
En tout cas, nous sommes dans la bonne (?) direction.
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Jean Calbrix · il y a
J'ai bien aimé ! Bravo, Eddy ! +5
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Vrac · il y a
Pile je vote, face je me tire. Pile, vous avez gagné
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Eddy Riffard · il y a
Le hasard fait bien les choses. Du moins, parfois.
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DrSpot · il y a
Le piloufisme ou le piloufacisme ? Une grande question de société qu'il vous appartiendra de traiter lors du prochain numéro. Pile je met des voix, face je n'en mets pas. Oh ! Pile !
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Cruzamor · il y a
Eddy, j'ai du faire trop vite et effectivement mes voix n'ont pas été enregistrées ... shame on me ! là c'est fait mais sans doute un peu trop tardivement ... excusez moi !
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Eddy Riffard · il y a
Bien loin du clinquant des concours, votre intérêt sincère n’est jamais tardif puisque permanent.
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Marsile Rincedalle · il y a
Je retiens de ce délicieux texte foutage de gueule que les cons et les leaders mènent le même combat. Et je vais rêver de ce petit bout de phrase : faire suinter la vie. Du grand art :-)
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Eddy Riffard · il y a
Peut-être les cons et les leaders forment-ils un même ensemble.
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Daniel Nallade · il y a
Un texte superbement bien écrit ! Le personnage ne manque pas d'inspiration, mais le loto du mioche comme les décideurs de la vie sur terre, effrayent !
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Eddy Riffard · il y a
En effet, les périls s’accumulent et le temps nous est mesuré.
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Line Chatau · il y a
J'ai lancé ma pièce en l'air et elle m'a dit "5 points pour ce texte savoureux et bien écrit" !
Si le coeur vous en dit, j'ai un texte en lice" La tuaille" qui ne doit rien au hasard.

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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre soutien. J’ai lu votre texte au réalisme si bien rendu et, chose rare désormais, je me suis fendu d’un commentaire.

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