Le piano sous l'eau

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Ce soir-là, sentant venir l’orage, Lee se réfugia dans sa chambre et étouffa son visage sous ses oreillers. Elle avait peur. Pourtant c’était une fille courageuse, et ce n’était pas quelques coups de foudre qui allaient la faire trembler, ça non. Le véritable orage, les éclairs les plus piquants étaient ses parents qui, malgré elle, malgré les infimes possibilités de l’amour, passaient leur temps à se battre et se disputer. Il lui était arrivé de se mettre entre eux en pleurant, parfois à genoux, de les supplier d’arrêter, mais rien n’avait fait et la dernière fois elle avait même reçu un coup. Depuis, elle partait s’enfermer dans sa chambre chaque fois que la pression commençait à grimper et qu’elle sentait les murs tanguer. Mais c’est ce soir-là que les insultes fusèrent le plus fort à travers le bois. Elle ne supportait plus de les entendre. Son cœur se mettait à battre si fort dans sa poitrine qu’elle avait l’impression qu’à tout moment elle pouvait le vomir. Les plumes d’oreillers n’étant pas d’assez puissants insonorisateurs, elle courut dans sa salle de bain qui était la pièce la plus reculée de la maison et fit couler l’eau. Au rythme du bruit des assiettes cassées, elle plongea dans son bain, retint sa respiration et mit la tête sous l’eau. Les cris et les voix ne paraissaient alors que de vils bourdonnement lointains.

Ne ressortant que quelques secondes pour reprendre un peu de l’air empoisonné de sa maison, Lee passa des heures dans son univers sous-marin. Sa peau s’était toute fripée et elle s’imaginait vieille. Elle s’imaginait avoir passé toute sa vie dans sa baignoire, y avoir vieilli et être là aujourd’hui. Une forte vibration la fit sortir de ses songes. Mais cette fois, ce n’était pas un coup qui venait de ses parents. Ça venait du mur du voisin. Enfoncée sous l’eau, elle colla son oreille à la paroi de céramique et se concentra pour mieux entendre. Une mélodie. Un son d’instrument, de piano. C’est ce qu’elle entendait. Elle ne savait pas que son voisin était musicien, et surtout n’avait jamais su qu’elle avait un voisin. L’écoulement des notes était si merveilleux qu’elle aurait souhaité être un poisson juste pour pouvoir passer sa vie sous l’eau à l’écouter.
« J’ai dit au lit. » Son père la sortit de son concert aquatique en la tirant par les cheveux et la renvoya dans sa chambre. Elle finit de se sécher dans ses draps et s’endormit en se repassant en boucle la musique qu’elle venait d’entendre.

Le lendemain, il y eut une nouvelle dispute et à nouveau de la vaisselle cassée. Pour les parents de Lee, tous les sujets étaient de bonnes excuses aux hurlements et aux injures. Leur querelle était si vieille, pratiquement ancestrale, que personne ne savait plus les raisons du pourquoi ils en étaient arrivés à se maudire autant. Lee se demandait parfois si c’était de sa faute et si cela changerait quelque chose qu’elle parte un jour. Le soir venu elle retourna sous l’eau. Elle voulait retrouver le plaisir auditif qu’elle avait connu la veille. Pas de cris, juste de la musique. C’était comme si ses oreilles avaient arrêté de saigner. Sous l’eau, l’atmosphère lui paraissait étrangement calme, et loin des battements nerveux de son cœur, la musique la poussait aux limites extrêmes de son imagination. Parfois elle lui parlait, et elle avait l’impression que les notes lui répondaient. Elle s’amusait à deviner les partitions et à distinguer les notes noires, des notes blanches. Elle revivait un peu. Elle se laissa porter plusieurs jours par le ronronnement de ce mystérieux piano, jusqu’au jour où sa mère lui adressa quelques mots pleins de colère. « On a pas d’sous pour manger. Alors on n’a pas d’sous pour prendre des bains tous les jours. C’est comme ça. Fini la salle de bain pendant des heures. » Elle lui balança sous le nez une assiette de purée comme un serpent aurait craché son venin. Lee se leva de table et partit s’enfermer dans la salle de bain. Encore une fois elle plongea sous l’eau pour retrouver le musicien de sa vie. Elle referma ses doigts sur ses avant-bras nus. À nouveau bercée par le ronronnement du son, faisant semblant de dormir, elle se mit à prier pour ne plus jamais vivre sans cette musique, et, comme si l’on gommait des petits morceaux de ciel, ses poumons se serrèrent et se remplirent d’eau. Elle imaginait des petits poissons rentrer par ses orifices et atteindre l’intérieur de ses organes. Lee sourit légèrement, et sereine, elle oublia de reprendre de l’air.

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