Le pharmacien

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Retiré au bord de la mer, j'écris peu. Un roman, des petits textes mais peu de nouvelles. Qui sait short édition me donnera peut-être envie de me lancer dans les petites histoires si vous  [+]

Image de Eté 2016
Il y avait une casse après le hameau de la Mésangère, là où s’achève le tronçon à quatre voies de la Nationale 12. Il jeta un regard aux épaves.
Une nouvelle fois, il se dit que sa vieille Ford mériterait de rejoindre le tas de carcasses.
Il ressentit comme chaque soir une légère appréhension lorsqu’il dut se rabattre vers le milieu de la route. Il bifurquait à angle droit sur la gauche entre deux vagues de voitures et de camions lancés dans la ligne droite.
Il achèterait une Mercedes d’occasion, peut-être le mois prochain, en tous cas avant l’été.
Dans les champs de chaque côté, sur la petite route de Charpont, le blé en herbe avait poussé jusqu’à hauteur de mollet. Il aperçut une caille qui sautillait. Deux mois plus tôt il y avait plein de corbeaux.
Ce soir, les champs de colza, puis la terre nue, puis l’herbe verte des jeunes pousses de céréales, une tache, quelques traits sombres d’un bosquet, un toit, se succédaient. Jérôme aimait les couleurs. Il pensa que la vitesse transformait les paysages en tableaux impressionnistes. À cette époque de l’année surtout, les teintes sans mélange se brouillaient un peu en défilant au travers du pare-brise. Jaune colza. Il avait agréé le principe d’abandonner les milliards de nuances de la vie quotidienne pour devenir un rouge, ou un bleu, une silhouette verte dans un tableau de Bonnard.
Cette idée le fit sourire.
Il aperçut un tracteur sur sa droite, qui venait de Cherisy. Au croisement le tracteur était encore loin. Avant le bois de Marsauceux il rétrograda en seconde car les tournants fatiguaient une pièce dans la suspension arrière de la Ford. À chaque virage il fallait s’attendre à un cliquetis, à un craquement, dont Jérôme craignait qu’il annonça un affaissement définitif du pont arrière.
Devenir pleine couleur dans une toile de Pont Aven. Ça serait reposant de se sentir couleur. Jérôme chassa la rêverie d’un soupir. « Songe creux de merde », se dit il, « tu n’es qu’un songe creux ».
Il se fit plus attentif en approchant des silos à Maïs, près du centre équestre, qui annonçaient l’intersection avec la route de Marchezais.
Voie libre.
De quel achat Martine l’avait elle chargé ce matin ? Martine. Dans un bâillement, sans presque desserrer les dents, ni se retourner vers lui, baveuse de sommeil... Que voulait-elle qu’il achète ? Peu importait puisque de toute manière il avait oublié.
L’image de coquelicots parsemant en taches heureuses un coteau « jaune de chrome » et d’une petite fille vint en surimpression sur sa rétine à celle d’un nouveau champ de colza... Il y avait une ombrelle... Amélie et Rémi l’attendaient certainement. Il devrait inventer une histoire de crocodile ou d’animaux préhistoriques, et répondre à leurs drôles de questions. Jérôme sourit en imaginant qu’il raconterait l’histoire de la petite fille à l’ombrelle qui dévalait entre les coquelicots dans ce tableau de Manet ? De Monet ?
Dans l’ancienne carrière d’Ecluzelle, sur le lac artificiel une planche à voile évoluait.
Jérôme atteignit la vallée. L’Eure lui sembla revenue à son niveau de saison. Il traversa le Mesnil-Ponceau, presque au pas afin d’éviter quelque fâcheux tête à tête avec l’un de ces gros engins qu’utilisent les agriculteurs de Beauce.
Avant de rentrer chez lui il devait s’arrêter au village afin de faire provision de tabac.
L’homme, comme surgi du mur, après quelques pas hésitants, sembla sauter de côté sur le capot de la Ford. Malgré la précipitation de Jérôme à écraser la pédale de frein la voiture ne s’arrêta qu’après avoir heurté violemment la clôture de pierre sèche d’un jardinet.
Ses mains restaient agrippées au volant. La ceinture de sécurité lui avait comprimé le thorax et il ressentait une douleur au côté gauche. Son pied allait et venait sur la pédale de frein complètement molle. Il n’y avait pas eu de cri, presque pas non plus de bruit. Il avait réduit son allure avant l’entrée du village, le choc des roues sur le trottoir avait encore abaissé la vitesse de la voiture, et la violence du choc avait entraîné son arrêt immédiat et sans soubresaut.
L’homme se trouvait entre la Ford et le mur de pierre. Il regardait Jérôme d’un regard qui avec la mort avait perdu toute expressivité. Son chandail vert était déchiré.
Les minutes ne lui semblèrent pas longues. Lorsque la voiture de la gendarmerie arriva Jérôme n’avait toujours pas bougé. Il respirait calmement. Un attroupement s’était formé, pourtant personne n’avait osé l’interpeller ni même s’approcher pour ouvrir la portière de la Ford.
Plus tard il saisit des bribes de conversations. Un gendarme interrogeait les témoins, il avait tendu son portefeuille à un autre.
« Le pharmacien... et sa femme... Vous pensez bien tous les jours là bas... Certainement, ça ne fait aucun doute... Il aura voulu le faucher dans un coup de folie... »
Lentement, lentement, Jérôme comprenait ce que les badauds racontaient. Alors cet homme au chandail vert serait pharmacien, et Martine....
« Votre assurance Monsieur ? »
Jérôme reprit son portefeuille, il ne tremblait pas, il trouva un papier à entête de l’U.A.P. qu’il tendit au gendarme.
« Ça n’est pas une attestation d’assurance Monsieur ». Jérôme se souvint soudainement qu’il n’avait toujours pas réglé le renouvellement de son assurance. Le papier qu’il venait de remettre au gendarme n’était qu’une relance de son courtier.
Et il avait tué un homme, un pharmacien, et Martine était sa... Mais il n’avait jamais vu ce type.
Vers midi le lendemain les gendarmes le relâchèrent. On n’avait pu nier que l’accident avait eu lieu tout justement par accident, qu’il était le résultat d’un moment d’inattention et d’une défaillance mécanique.
Jérôme se demanda si Amélie et Rémi déjeunaient à la cantine de l’école, et aussi s’il serait tenu de verser une rente à la famille du pharmacien.
Il marchait comme dans du coton.

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