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Le petit tour en avion

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Fitzgerald

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C’était en 1978. Emily et moi étions en lune de miel au Pérou et avions décidé de survoler la province de Nazca afin d’admirer les fameux géoglyphes pré-incas. Nous étions conscients que le voyage était un peu dangereux. Le tourisme était en plein essor dans la région et plusieurs accidents étaient récemment survenus à cause des faibles normes de sécurité aérienne. Mais nous étions à des années-lumière de nous imaginer ce qu’il allait nous arriver.

Notre pilote, Darwin, inspirait confiance : auparavant guide dans la forêt amazonienne, il ne se baladait pas sans sa machette au ceinturon. A ceux qui diront que cela ne fait pas un bon pilote, je suggère d’essayer de se balader ne serait-ce qu’une journée avec une machette sans se couper grièvement. Assurément Darwin avait une certaine adresse. Les seuls autres passagers étaient un britannique et son adorable fiston roux de cinq ans, Bobby, qui séjournaient dans le même hôtel que nous.

Le décollage était imminent. Alors que Darwin faisait ronronner le moteur, j’entendis Bobby dire à son papa :
« On ne pourra jamais décoller avec toute cette brume sur la piste. »
Je regardai par le hublot. La piste était parfaitement dégagée, aucun nuage n’était visible à l’horizon.
« Mais si papa, regarde ce gros brouillard... »
Le bruit du moteur recouvrit la voix du bambin. Je dominai une angoisse naissante. Nous fûmes bringuebalés à gauche, à droite, puis le coucou décolla gentiment.

Au bout d’une dizaine de minutes, Darwin nous fit signe d’admirer les géoglyphes dans le désert. Le premier symbole que nous aperçûmes fut une libellule. Puis un lézard. Et enfin une spirale. Dire que tout cela avait été tracé il y a plus de deux-mille ans ! Darwin prit son micro pour nous en dire davantage.
« L’origine des lignes reste mystérieuse. Certains pensent que ce sont des symboles réalisés pour des rites religieux. D’autres y voient des canaux d’irrigation. Personnellement, je crois qu’il s’agit de pistes d’atterrissage pour vaisseaux extraterrestres. »
Nous sourîmes, mais Darwin semblait sérieux. Bobby boudait.
« Je ne vois rien avec cette brume. »
« Eh bien, je crois que nous allons devoir investir dans une paire de lunettes ! » dit son père. Nous nous mîmes à rire de bon cœur avant de nous interrompre soudainement.

L’avion était pris de secousses incontrôlables. Je resserrai ma ceinture et m’accrochai à Emily. Je sentis l’avion perdre rapidement de l’altitude. De nouveaux des secousses, un bruit assourdissant de moteur. Nous rouvrîmes les yeux dans une semi pénombre.
« Tout va bien ? » demanda Darwin.
« Oui » répondîmes nous faiblement.
A l’extérieur on ne voyait plus rien. L’avion semblait planer au cœur d’une brume épaisse. Darwin prit de l’altitude, puis redescendit d’une centaine de mètres mais la brume semblait flotter du sol jusqu’au cieux.

« Regardez, une libellule ! »
Posée sur le doigt de Bobby, une énorme libellule, ou plutôt un monstre avec un abdomen de la taille de mon avant-bras, faisait vibrer ses ailes transparentes.
« Oh mon dieu » m’exclamai-je.
L’insecte s’envola pour aller se cogner dans tous les coins de l’avion.
« Bzzzzzzzz. »
« Quelle horreur ! » s’écria Emily en se couvrant la tête.
L’anglais parvint à donner un coup fatal à la libellule avec son sac à dos et l’envoya s’écraser contre le sol dans un ultime bourdonnement. Nos hublots extérieurs étaient couverts de ces monstrueuses bêtes. On en distinguait des centaines et des centaines dans le brouillard.
« Accrochez vos ceintures ! » dit Darwin. Il accéléra pour semer les insectes préhistoriques.
« Quelle coïncidence. » souffla Emily, cette libellule juste après que nous ayons vu... »
« Paaang. » 
Quelque chose cognait contre la porte des toilettes au fond de l’avion.
« Paaaang. »
Nous étions livides. La porte céda pour laisser place à un gros lézard, une sorte de varan ou de salamandre. Il était vert vif avec des écailles brillantes et humides comme s’il sortait d’un marais, et une petite langue jaune.
« Génial ! » s’écria Bobby, et son père dû l’empêcher ne pas détacher sa ceinture pour aller toucher l’animal. Emily eu la présence d’esprit de sortir de son sac un paquet de biscuits qu’elle lança vers la bête. Le lézard s’approcha, et entreprit de lécher les cookies un à un. Il avait presque l’air inoffensif.

Darwin, qui tâchait de rester concentré sur le vol mais avait la main rivée sur sa machette, se tourna vers nous.
« Nous traversons une épreuve. Cette épreuve nous est envoyée par les dieux. Ou par les extraterrestres. Mais une chose est sûre, les épreuves sont généralement divisées en trois parties. Les libellules, le lézard et maintenant... »
« Quel était le troisième géoglyphe ? » interrogea l’anglais.
« Une spirale. » dit Emily.

Quelle forme cela pouvait-il prendre ? Alors que nous nous interrogions, nous réalisâmes que la brume épaisse à l’extérieur de l’avion s’était dissipée. Nous pouvions même apercevoir l’aéroport tout proche. Nous respirions enfin normalement quand je remarquai que je ne voyais plus mes pieds. Ni ceux d’Emily, de Bobby, de son père, ni les pattes du lézard. La brume s’était infiltrée dans l’avion, compacte, grise. Elle se propageait en spirale, montante, montante, et bientôt, nous arriva jusqu’aux genoux.
« La brume, c’est respirable oui ? » me demanda Emily.
Je plongeai les yeux grands ouverts dans la brume qui m’arrivait au torse, sans oser d’abord respirer, et remontai rapidement à la surface, effaré.

Tel que je me le rappelle, je fus projeté des milliers d’années vers le passé, ou vers le futur. Je vis des bestioles géantes, des tornades, des objets volants, des planètes inconnues, des dieux tout-puissants, des cellules qui se subdivisaient encore et encore. Pendant un instant, je fus omniscient, je détenais les clés de l’univers, les réponses aux grandes questions. Il me semblait incongru que l’on ait fait des mathématiques, de la philosophie, de la physique, des champs d’étude à part entière. Remonté à la surface, je tins fort la main d’Emily. La brume continua de tourbillonner. Je sentis l’avion tourbillonner. Nos corps tourbillonner.

Puis, nous atterrîmes et Darwin nous souhaita bonne route. D’autres touristes étaient déjà sur le tarmac et il ne pouvait pas les faire attendre. L’anglais, son fiston Bobby, Emily et moi-même devinrent inséparables le reste du séjour. Avions-nous vraiment vécu tout cela ? Nos souvenirs se dissipaient au fil des jours. Parfois je me réveillais en sursaut en pensant avoir résolu les mystères de la vie, mais dieu soit loué, au bout de quelques secondes j’aurais été bien incapable d’expliquer ce qu’était le big-bang. Nous tentâmes de retrouver la trace de Darwin, mais sans succès. Il n’était plus sur la liste officielle des pilotes de la compagnie avec laquelle nous avions voyagé.

Le dernier jour de notre lune de miel, nous dîmes au revoir aux anglais autour d’une chicha morada. Le tour en avion était déjà loin dans nos esprits. Mais le soir, le petit Bobby vint frapper à la porte de notre chambre d’hôtel.
« Est-ce que je peux vous demander un grand service » demanda-t-il d’un air implorant. « Pouvez-vous prendre soin de Cookie ? »
Il sortir un lézard de son sac à dos et me le tendit.
« Maman n’en voudra jamais mais il est adorable et je me suis dit que vous feriez de bons parents. » Je n’eus pas le cœur de poser de questions à Bobby et pris Cookie dans mes bras. Il était moins gros que lorsqu’il avait défoncé la porte de l’avion mais faisait tout de même trois bons kilos.

Toute cette histoire pour dire que la peur en avion est tout à fait rationnelle. Mais assurément, cela vaut le coup. Emily et moi avons passé une magnifique lune de miel. Et sans ce petit tour en avion, nous n’aurions jamais adopté Cookie. Cela aurait été bien dommage. Mon lézard de trois-cent kilos affalé sur le canapé roule ses gros yeux sous ses paupières rugueuses en signe approbation.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Serge Debono · il y a
J'aime l'idée de l'avion survolant le site de Nazca, ça change du Triangle des Bermudes. Une brume riche en surprise dans un récit bien mené. Bravo ! Mes votes. Si ça vous tente http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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David Rudloff · il y a
Sympathique périple dans les airs.
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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Voyage vraiment dépaysant. Je ne dispose que de 3 voix, je vous les donne bien avec plaisir.
Emily eut la présence..?

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Fitzgerald · il y a
Merci! :)
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Virginie Lloyd · il y a
J'adore les lézards et j'ai la trouille de l'avion... alors yes ! J'ai bien aimé ce récit ;o)
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Jfjs · il y a
Mais c'est mignon tout plein ! Sacrée brume quand même
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Patrick Lanoix · il y a
Une aventure courte et pleine de turbulences, mais on s'accroche, il n'y a pas de lézard.....enfin ...oui. + mon vote
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Fitzgerald · il y a
hahaha, merci.
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Pascal Depresle · il y a
Un aventure très originale. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Fitzgerald · il y a
Merci pour ces conseils de lecture!
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix pour votre jungle péruvienne et mes sincères encouragements !
Si mon oasis égyptienne vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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