Le Petit Poucet.

il y a
2 min
568
lectures
39
Qualifié

Femme. Avec plus d'un demi-siècle sur les épaules. Avec l'envie d'en ajouter un autre. Tellement il y a de choses à regarder. De gens à apprécier. De textes à lire. J'en écris. Des longs et des  [+]

Image de Hiver 2015
Dimanche. Adélaïde s’ennuyait. Elle détestait ce jour. Mou et gélatineux. Qui s’étirait comme un bâillement sans fin.
Elle se secoua. Encore six mois et ce fichu stage serait fini. Elle dirait adieu à cette banlieue lugubre, à ce studio sans âme.
En attendant, il fallait tordre le cou à la torpeur qui l’engluait. À cet ennui poisseux. Que lui avait dit son frère, quand elle s’était plainte de son exil, loin de sa famille et de ses amis ? Elle laissa le souvenir remonter doucement à la surface. Entendit la voix rieuse : « Joue au Petit Poucet ». On fait ça, nous, dans le parc de la fac. C’est trop drôle. Tu verras.
Elle se rappelait maintenant. Il fallait découper une feuille de papier en petites bandes. Et écrire des messages. Ce qu’on voulait. Puis les semer. Comme des petits cailloux. Surtout pas d’obscénités. Ni de menaces. Non. Des mots doux. Des désirs. De jolis mots-caresses. Petits bouts de plaisir jetés au vent.
À plat ventre sur la moquette, elle passa une heure à écrire. Dix messages. Colorés.
Adélaïde descendit les quatre étages presque en volant. Elle traversa la rue et poussa le portillon du jardin public. Dans la poche de son manteau, sa main droite serrait la petite liasse parfumée.
Elle se promena dans les allées. En ce milieu d’après-midi, il y avait du monde. Des familles surtout. Et quelques esseulés sur des bancs propices à la rêverie. Elle s’amusa beaucoup à trouver pour ses messages des cachettes improbables. À dix-sept heures, fatiguée, elle rentra.
Assise sur la banquette, Adélaïde mangeait. Envolés les petits papiers. Il ne restait que quelques heures grises à tuer.
On sonna. Adélaïde resserra la ceinture de son peignoir et ouvrit. Un inconnu aux grands yeux sombres entra :

— Mademoiselle, me voilà.

Adélaïde le regardait, ébahie. Le jeune homme toussota. Il se rapprocha. Et sa voix chaude murmura :

— Ouvre-moi les bras. Serre-moi contre toi. Respire-moi. J’aime quand tes doigts effleurent mon oreille, jouent avec mon épaule. Glissent dans mon dos. Quand la pointe de ta langue cherche au coin de mes lèvres la douceur du velours. Qu’elle trace sur mes seins une ligne de coeur où palpite mon désir. Viens, je t’en prie, sur mon ventre tendu. Sens-tu combien mes jambes te réclament ? Combien je me retiens, sous le feu de tes yeux. Je ne suis qu’un cri. Une rivière folle. Qui te happe et t’emporte. Te soulève. Et puis soudain s’apaise. Se coule contre toi. S’enroule à tes épaules. Se fond dans ta chaleur. Se perd dans ton regard. Devient une eau dormante.

Adélaïde était écarlate. Elle balbutia :

— Qui êtes-vous ?
Le bel inconnu hésita.
— ... Le Petit Poucet. Et accessoirement, le boulanger. Vous venez tous les matins. Et vous laissez votre parfum. Je le reconnaîtrai entre mille. C’est grâce à lui que j’ai trouvé vos petits cailloux.

Il déposa les messages odorants sur la table basse:

— Je les connais par cœur mais je voudrais que vous les lisiez. Que vous me les lisiez. Lentement. Autant de fois que vous le voudrez.

Adélaïde ne s’ennuie plus le dimanche.

39

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Papy

Vin Yl

Rien ne mord. Des heures que nous sommes ici et rien ne mord. Le temps est pourtant clément, d'un bleu infini qui s'étend sous nos yeux, sur l'océan comme dans le ciel. Ce miroir idyllique est la... [+]