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Le petit monsieur en noir

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Girard444

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On vivait un milieu de journée enchanteur, la lumière était équilibrée, les couleurs magnifique, l’air à température de peau annonçait une de ces première vraie quiétude de l’été commençant. Le café bu, il décida de travailler un peu sa guitare, il y avait quelques concerts à venir et puis, existait-il meilleure occupation que de s’installer dans l’herbe, à l’ombre des raisinets, le léger instrument en bois mat entre les bras, pour projeter les notes au travers des douceurs de la magie de leur petit jardin ?. On était le vendredi après-midi, un de ses instants préférés de la semaine, les deux pénibles journées d’enseignement hebdomadaires derrière lui, il avait son temps propre.

Il allait pincer les cordes quand la sonnerie du téléphone vint couper son élan. Il fallut se lever, traverser la cuisine.

Allo
Bonjour, je parle bien à ?..
Lui même

Une voix féminine d’âge mûr, posée.

Je vous appelle de France, c’est bien vous qui donniez des cours de guitare à Jean-Louis G.....
Oui, oui, dans le cadre de...
La police de L... vient de nous appeler, on a retrouvé son corps dans les bois de S.. il s’est suicidé...
Non, ce n’est pas possible !
Hélas Monsieur

La dame se contenait parfaitement pour ce qu’il pouvait juger, tout à coup transporté qu’il était par une émotion trop forte.

Je vous contacte car nous habitons à plusieurs centaines de kilomètres et n’avons aucun contact avec des proches de notre fils, pour autant qu’il en ait eu. Nous ne savons quasiment rien de sa vie et de son entourage. Il n’était que depuis six mois en Suisse...
Je comprends, je sais seulement qu’il venait d’entrer à l’Université, mais je n’ai aucune autre information, je l’aimais beaucoup... pardonnez moi

Il ne se sentait pas la force de poursuivre.

Merci quand même, au revoir...
Au revoir Madame


***


Le choc était trop rude, il s’était lamentablement défilé. Cette femme voulait juste quelques informations supplémentaires sur son enfant, trépassé loin d’elle. Il n’avait pas tenu, submergé par l’irruption d’un souvenir, le suicide d’un autre élève, six ans auparavant, jeune guitariste beaucoup plus proche de lui, musicalement avancé, alors que ce Jean-Louis faisait de la guitare en simple hobby, pour passer le temps. Il s’étaient peut-être vus une dizaine de fois

Touché, il déambulait, vide à l’âme, dans la petite maison, essayant de passer en revue les quelques heures passées avec un grand jeune homme mince... qui lui laissait le souvenir d’une gentillesse incroyable, d’un contact si doux qu’il se souvenait en être resté sous le charme. La vraie gentillesse, la beauté véritable, étaient-elles plus proches de la mort ?... la vraie grâce serait-elle vouée à l’échec de la survie... fallait-il tuer la naïveté... il pensait à la proximité de la mort... la beauté ultime... à Mozart, son requiem.... Pourquoi cet être avait-il décidé d’en finir ?...

Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il se rappela combien Jean-Louis était fan de Nirvana, groupe rock phare du moment, dont le leader charismatique Kurt Cobain s’était suicidé quelques mois auparavant, probablement dépassé par son succès planétaire. Ceci pouvait expliquer cela. Il décida d’appeler la gendarmerie pour retrouver les coordonnées de la maman en France. Ce qui lui prit une bonne demi-heure.


***

Pardonnez-moi Madame, je suis la personne qui donnait des leçons de guitare à votre fils. J’ai été un peu débordé par l’émotion tout à l’heure, je prends la liberté de vous rappeler, je ne vous dérange pas ?
Non non, ne vous inquiétez pas.
Jean-Louis a-t-il laissé quelque chose, un mot ?
Juste un court message où il explique que la vie l’angoissait trop.
Vous savez, je suis réellement choqué, surpris, enfin... vraiment retourné, c’est affreux, votre fils était d’une telle gentillesse, c’est incroyable...
....

Que pouvait-elle répondre à de telles banalités.

Je sais qu’il était fan du groupe Nirvana, pensez vous qu’il puisse y avoir un rapport avec le suicide de Kurt Cobain ?..
Oui, nous avons parlé avec mon mari..
Vous avez d’autres enfants ?
Non
Je suis vraiment... vraiment désolé... en dehors des quelques heures passées avec votre fils pour le cours de musique je n’ai pas du tout d’informations sur sa vie ici à L... je pourrais faire des recherches.
Ne vous en faites pas, ce ne sera pas nécessaire, nous avons d’autres informations quand même... certes nous en aurions préféré plus... mais ça ne fait rien... l’université nous a fait savoir qu’un de ses camarades allait nous contacter.
Je suis vraiment bouleversé... tout ce que je peux vous dire c’est ma surprise absolue.... Je ne sais quoi dire... si ce n’est vous transmettre mon affection et ma sympathie...
Merci
Je suis bien entendu à votre disposition au cas où.....
Merci d’avoir rappelé, au revoir.
Au revoir Madame...

Il se sentait misérable, nul, catastrophique, inutile, incapable de sentir les choses... de voir venir, rien. L’aveugle insensible dans toute sa splendeur.

Il était debout, inactif au milieu du petit jardin quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Un vieux monsieur, petit, trapu, tout en noir, sa face évoquant assez précisément le bonhomme publicitaire Michelin, s’encadrait dans la porte. Souriant.

Bonjour
Bonjour Monsieur
C’est à quel sujet ?
Pour rien, je me promène.
Oui et alors ?
Et bien voilà, je vais visiter les gens, au hasard, c’est tout...
C’est singulier
Je suis à la retraite, j’ai du temps, alors je vais parler aux gens, leur dire bonjour...
Vous travaillez pour une association, une église..
Non, non, pas du tout, je me ballade, tout simplement.

Ils restèrent une bonne demi-heure à bavarder, banalement, debouts au pied des escaliers devant la maisonnette. Le temps éclatant assombrissait le bleu du ciel. Le guitariste en vint à parler de ses téléphones, de son bouleversement de l’après-midi. Le petit homme - il lui prenait bien une tête - acquiesçait, réceptif, souriant. Il était là, simplement présent, presque évasif. Puis :

Et bien... il va falloir que je m’en aille...
Déjà ?..
Eh oui, je continue ma promenade, il y a toujours beaucoup de personnes à voir.
Bien... en tout cas merci pour la compagnie. Cette conversation fut une agréable coïncidence
Ce fut un plaisir, au revoir... bonne fin de journée
Vous aussi

***

Il regarda l’improbable apparition lui faire un signe de la main avant de disparaître au bout de la rue quand les cris de ses enfants, hurlants derrière lui au retour de l’école, le réintégrèrent dans le concret.
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