Le petit magicien

il y a
4 min
132
lectures
54
Qualifié

Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Image de 2021
Image de Très très court
Il y a un peu plus de deux ans, il s'en souvient comme si c'était hier – très exactement le 14 février 2019 – l'alerte retraité découvrit dans sa boîte aux lettres un minuscule paquet posté en colissimo recommandé, avec signature. L'expéditeur était un notaire de Tonneins, petit bourg sis près d'Agen. Apposée sur l'envoi, une étiquette « Fragile » invitait à la plus grande précaution.
L'homme ne connaissait pas l'expéditeur mais le nom de la localité déclencha aussitôt en lui un tsunami émotionnel qui fit trembler sa main lorsqu'il déplia la missive. Car un courrier accompagnait l'objet. Quelques mots précis, sans pathos, au-dessous d'un sobre caducée. Le notaire expliquait que feu sa cliente avait expressément stipulé, dans son testament déposé jadis à son étude, que le dit-objet devrait être dûment expédié, mais pas avant la mi-février 2019 et très précisément à la date du 14. Soit dix ans après le décès de la vieille dame.
Adorable Micheline ! Elle s'était éteinte une décennie plus tôt, à l'âge de 106 ans, et, de là où elle se trouvait et pouvait enfin se reposer, après une interminable et triste existence, eh bien sa bonne fée pensait encore à lui et voulait le gâter le jour de la saint Valentin ! Comme à retardement. Par pur enchantement.
Ils s'étaient connus à l'aube du nouveau siècle. Née en 1903, Micheline comptait bien fêter ses 100 ans et même aller au-delà puisqu'une cartomancienne lui avait prédit qu'elle serait la nouvelle et inoxydable Jeanne Calment décédée, elle, à l'âge de 122 ans, 5 mois et 14 jours. Bref, la jeune vieille dame avait découvert dans Psychologie Magazine une annonce où, fraîchement débarqué à Paris, l'ancien prof de Lettres démissionnaire tentait une nouvelle profession : écrivain-conseil expert en biographie pour autrui. « Vous êtes mon homme ! » déclara-t-elle péremptoire.
Ils rédigèrent donc un premier chapitre, puis deux, mais très vite, l'écrivain invita sa vaillante Tonneinquaise à abandonner son projet : après dix ans d'une psychanalyse hasardeuse et trop de stigmates mal cicatrisés, il était inutile à son avis (et ruineux pour elle !) d'exhumer un douloureux passé. Sa correspondante en convint volontiers et décida, avec son consentement, de transformer sa déception littéraire en un (sur)investissement amical voire amoureux. Marché conclu. Malgré les soixante ans révolus de l'écrivain-conseil, au demeurant célibataire endurci.
Son égérie malgré lui « monta » une ou deux fois à la capitale, malgré sa démarche plus que chancelante. Là, elle s'extasiait de tout, voulant rattraper le temps perdu. Mais ses forces la trahissaient, sa patience aussi, à l'épreuve du stress urbain. Très régulièrement, pendant une dizaine d'années, quasiment une fois par mois, c'est son ami qui la visitait. Assidument, le temps d'un aller-retour, puisque sa devise est « Bref et intense ». Elle le recevait comme un Prince, forcément consort, avec les bordeaux les plus onctueux, les soles les plus coûteuses, les mangues les plus fraîches et même, un jour, un somptueux piano acheté sur un coup de cœur pour que son hôte puisse la charmer de ses improvisations dégoulinantes pendant les quelques heures qu'ils passaient ensemble. En échange d'un tel accueil, il lui apprit tout, tout ce qui enfin donne du piment et de la saveur à une vie terne : la culture, la littérature, la philosophie, la musique classique et même l'usage d'une liseuse dont l'élève devint une infatigable utilisatrice, tant était insatiable sa soif d'apprendre.
Que son visiteur soit gay ne la perturbait pas outre mesure, elle ne connaissait rien à ces « cochoncetés », n'en avait cure. Elle ne connaissait qu'une chose : sa tendresse pour Michel. N'avait qu'une idée en tête : l'adopter ! Qu'une revanche à assumer : se venger à tout jamais de sa famille castratrice et de ses innombrables neveux et nièces aussi inconnus qu'indifférents à son égard. Les gommer en les déshéritant. L'homme y trouvait aussi son compte. Car l'ancien professeur avait un côté homme-enfant qui suscitait souvent l'instinct maternel des vieilles dames. Plus d'une fois il en avait fait le constat attendri : la femme qui somnole en chacune d'elles, par nostalgie autant que par lassitude, inversait à son contact le choix de l'âge nubile : toutes, elles préféraient désormais en lui les 90% d'orphelin aux 10% de babouin. Bref, l'entente parfaite et, pour Micheline, une fin de parcours en technicolor et cinémascope.
Car elle avait toujours vécu seule. Célibataire consacrée, sorte de vierge martyre, depuis son grand malheur fondateur : à 16 ans, elle était tombée follement amoureuse de Vladimir, son amour de Russe blanc, qui avait anticipé l'orage bolchevik pour végéter, ruiné, dans le Périgord où il avait fini par échouer. Mais qu'importe, il était sémillant, prometteur, immortel ! Or, au printemps 1919, comme tant d'autres jeunes gens, il fut emporté par la troisième vague de grippe espagnole. Devenue ensuite infirmière, zélée et dévouée sa vie durant, Micheline transforma son amour pour Vladimir en charité chrétienne et sa chaste fidélité en platonique dévotion à son nouvel ami parisien, qu'elle avait rebaptisé à la mode slave, puisque la fidélité est ce qui reste de la Foi quand on l'a perdue. Or aimer, c'est avoir foi en l'Autre, encore et toujours, un seul jour à la fois, quel que soit le nombre des années qui affaiblissent les corps, anémient les âmes et ébrèchent les rêves.
1919... 2009... 2019.
Après avoir testé plusieurs maisons de retraites, Micheline avait fini par délaisser sa vie plus que la vie ne l'avait quittée, sereine, apaisée... et voilà qu'en ce 14 février 2019, sa « carissima » se rappelait à son bon souvenir. Pour ainsi dire ressuscitait ! Ponctuel et lui aussi fidèle, le brave notaire.
Voici donc venue l'heure solennelle : en dix ans, le papier de soie a à peine jauni. Un cœur arc-en-ciel a été collé maladroitement ainsi que quelques violettes séchées. Suspense à la fois délectable et intolérable : à mesure que les doigts de l'homme déplient le papier, ils freinent... mollissent de plus en plus tandis que le cœur cogne. Et soudain...
La merveille ! L'inattendue splendeur. Une ravissante tabatière miniature. Une boîte en écaille, lunette or émaillée en champlevé. Imaginez : là, posé devant ses yeux ébahis, un mini coffret en or guilloché de rinceaux. 100 mm à peine de long pour une hauteur de 35. À l'arrière, une trappe s'ouvre sur le logement du tabac, ou de la clef qui a été perdue ; sur le dessus, un cartouche, délicatement émaillé d'un bouquet de violettes, est ourlé d'un rang de perles fines. Sitôt le couvercle relevé, se faufile, mutine, une musiquette d'une douceur exquise. Au déclenchement de la mélodie, dans une grotte champêtre du décor, un petit magicien, vêtu de velours cramoisi, une baguette à la main, se met à virevolter. Et voici qu'une voix minuscule, mécanique, mais à peine, un rien nasillarde, bref, un timbre enfantin comme un gazouillis venu d'outre-tombe se fait entendre par trois fois : « Quod est sacrum et æternum? » (Qu'est-ce qui est sacré et éternel ?) L'homme a la gorge serrée, ses yeux s'emplissent de larmes... Elle est là, Micheline, son éternelle amie, sa complice, sa confidente, sa bienfaitrice... Il l'imagine au ciel, riant du bon tour qu'elle lui joue, en forme de cadeau aussi saugrenu qu'inattendu ! Et en gardant le meilleur pour la fin.
Car ce merveilleux automate des frères Rochat, célèbres artistes de la vallée de Joux (sans doute le premier et l'ultime cadeau de fiançailles de Vladimir à sa belle), voilà que la rutilante relique d'une splendeur enfuie n'en a pas tout à fait fini. Après quelques tours de passe-passe, après l'ultime révérence du petit magicien qui – l'homme n'en doute pas – lui est personnellement adressée, une branche d'aubépine s'escamote dans le paysage peint, laissant resplendir la clé de l'énigme, en lettres d'or stylisées, la tardive et immortelle réponse de la jeune Micheline au vieux Micha : « A M I C I T I A ».
54

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Soutien confirmé pour réparer le bug, même si vous n’avez pas été retenu pour la finale : bienvenue au club des évincés (je le prends très bien, rassurez-vous).
Image de Bellinus Bellin
Bellinus Bellin · il y a
Merci, Fred. Et soutien également. Oui, pénible ce bug... tous ces abonnés volatilisés et tous ces textes qu'il faut réparer et reconstituer. J'ai commencé... le courage manque. Bon w.-e. et à bientôt.
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
J'etais passée à côté de ce texte mais je le lis maintenant avec grand plaisir. Écriture agréable et texte tout aussi charmant. Superbe cadeau
Image de Bellinus Bellin
Bellinus Bellin · il y a
Votre gentil commentaire est un second cadeau !
Image de Bellinus Bellin
Bellinus Bellin · il y a
Merci ! Texte non retenu pour la Finale. Encore beaucoup d'efforts, Bellinus, pour mériter de te confronter aux plus grands !
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Me revoilà et contente d'être là !