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Le petit carnet bleu

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Sandra Dullin

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J’ai dû m’assoupir. Le livre que je lisais est tombé à mes pieds. Je me baisse pour le ramasser. J’aperçois un post-it collé sur la couverture : « Descends au prochain arrêt, je t’attendrai ». Une écriture en bâton, à l’encre rouge. J’observe mes voisins. La vieille dame, le grand chauve à lunettes, l’homme qui pianote sur un ordinateur. Pas le genre à faire des blagues. « Excusez-moi ! Vous avez vu quelqu’un coller ça sur mon livre ? » Ils me dévisagent l’air étonné puis secouent la tête en signe de négation. J’étudie les autres passagers dans le wagon, mais ne décèle aucun indice qui pourrait me laisser penser que l’un d’entre eux est l’auteur du message. Qu’importe après tout, une blague de mauvais goût. Je détache le post-it, le froisse et le mets dans la poche de ma veste. Le RER ralentit et entre en gare. « Val de Fontenay », répète une voix impersonnelle dans le haut-parleur. Encore trois arrêts avant Châtelet - Les Halles. Je croise les jambes, cale mon dos contre le dossier du siège et reprends la lecture là où je m’étais arrêté.

« Inhabituel », c’est le mot qui me vient à l’esprit lorsque je prends conscience du silence qui règne autour de moi. Je relève la tête. Dans le wagon, des corps figés, assis, debout, courbés, comme foudroyés en pleine action. Le RER est à l’arrêt et sur le quai, le même spectacle. Soudain, une voix d’enfant dans le haut-parleur me fait sursauter : « Rémy, ohé Rémy ! Tu as oublié ? Je t’attends ». C’est comme si une main invisible me relevait de mon siège, me tirait dans le couloir et me forçait à descendre sur le quai. J’entends de nouveau la voix : « Regarde à tes pieds Rémy ». Je baisse la tête. Sur le sol est écrit à la craie : « Dirige-toi vers la droite. Je suis derrière une femme au chapeau vert ».
Je l’ai trouvée. Elle porte effectivement un chapeau en feutre vert et tient une petite fille par la main. Je les contourne et l’aperçois. Un jeune garçon. Il est assis par terre et joue aux osselets. Je m’approche. Je suis à moins d’un mètre de lui lorsqu’il relève la tête. Je tressaille et reste bouche bée. Le garçon que j’ai devant les yeux ressemble trait pour trait à l’enfant que j’étais au même âge. Je le dévisage. Le même point de beauté sous l’œil gauche, la petite cicatrice identique sur le menton, et sur sa chemise, je reconnais l’écusson que j’avais gagné à une kermesse et que ma mère avait cousu sur la poche de devant. Un bombardier américain avec une grosse étoile blanche sur chaque aile.
« Tu verrais ta tête ! On dirait que tu as vu un revenant ! Ce n’est que toi Rémy. Mais peut-être as-tu oublié l’enfant que tu étais ? » dit le garçon en se relevant. Je secoue la tête. Impossible ! Je deviens fou ou bien je rêve ? « Ne cherche pas à comprendre, Rémy. Ça n’a pas d’importance.» J’ouvre la bouche pour répliquer, mais aucun son ne sort. « Tu ne peux pas parler. C’est mieux ainsi. Les grandes personnes parlent souvent pour ne rien dire. Elles pensent tout savoir et utilisent des mots savants pour se donner un air important ». Soudain, il me fixe les sourcils froncés. « Regarde ce que tu es devenu ! Un homme sérieux, toujours pressé. Et mes rêves à moi, tu en as fait quoi ? Non, vraiment, ce n’est pas possible ! Je ne veux pas être cet homme-là ! » dit-il en secouant la tête. Il sort de sa poche un petit carnet bleu et me le tend. « C’est pour toi. Promets-moi de lire ce qui est écrit à l’intérieur et surtout de ne pas l’oublier ».

Je sens un souffle à mes côtés et puis soudain le bruit. Un brouhaha assourdissant qui enfle dans mes oreilles. Des gens se pressent, me frôlent, me bousculent. Une voix grésille dans le haut-parleur. Un homme tire une valise, me pousse et maugrée : « Faut pas rester en plein milieu ! » Face à moi sur le mur, je lis : « Val de Fontenay ». Qu’est-ce que je fais à cet arrêt, planté au milieu du quai ?
« Monsieur, Monsieur, vous avez perdu ça ! » Une petite fille qui tient la main d’une femme avec un chapeau vert me tend un petit carnet. Je m’apprête à lui dire que ce n’est pas le mien, mais la couverture me dit quelque chose. Bleue avec une languette sur le dessus. Je l’ouvre. Sur la première page, il y a mon prénom et mon nom. C’est mon carnet ! Celui que mon père m’a offert pour mes sept ans. Je me revois pousser la porte de la papeterie, la clochette qui tinte à notre entrée. Ils sont tous là, alignés dans la vitrine près de la caisse. « Je veux celui-ci, le petit bleu ! », avais-je dit.
Mais c’est impossible ! Comment est-il arrivé là, sur ce quai ? Je tourne la page. « J’aimerais » écrit en majuscule et souligné de deux traits et en dessous, ma liste de souhaits. Petits, grands, simples, farfelus, ils recouvrent les pages du carnet.

« Manger une énorme gaufre avec plein de chocolat et de chantilly ». Le premier souhait sur la liste. Je souris. Celui-ci est facile à réaliser. Je place mon carnet dans la poche intérieure de ma veste et j'attends le prochain RER.

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Elsie Levavasseur · il y a
J'aime. Tout simplement
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Sandra Dullin · il y a
Merci Elsie, d'avoir aimé tout simplement.
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Sandrine Clarens · il y a
Et mes rêves à moi, tu en as fait quoi ?
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Patrick Peronne · il y a
Très bien écrit. Le texte est bien construit et sa lecture agréable. Mon vote
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Sandra Dullin · il y a
Merci Patrick.
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Geny Montel · il y a
Un bel instant de bonheur !
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Sandra Dullin · il y a
Merci Geny :-)
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Stéphane Sogsine · il y a
Jolie rencontre avec soi-même... Une belle écriture.
Il m'arrive de feuilleter encore le livre qui a déclenché chez moi une boulimie de lecture. C'était le "Une semaine avec..." de Hachette, le bouquin de lecture de CM1-CM2, qui m'a fait découvrir le bonheur des rencontres littéraires... J'avais huit ans... Il y a si longtemps !

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Sandra Dullin · il y a
Cela fait partie des moments magiques qui restent ancrés dans la mémoire malgré les années qui passent ! Merci Sogsine.
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Marjorie Courtoud · il y a
se coucher dans un pré en pente et débarouler jusqu'en bas!!! :)
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Sandra Dullin · il y a
La prochaine fois qu'on se voie on le fait ! Faudra juste trouver le pré ;-)
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Agnès Garf · il y a
J'adore, je suis transportée. Mes 4 voix pour vous !
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Sandra Dullin · il y a
Merci. Heureuse que vous ayez aimé !
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J.eronimo · il y a
Décidément, j'adore ta plume!
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Sandra Dullin · il y a
Merci Jérôme, j'en suis flattée ;-)
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Valérie Labrune · il y a
Un très joli récit, tout en douceur et doté d'une philosophie de vie qui me plaît beaucoup.
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Sandra Dullin · il y a
Merci Valérie. Heureuse que cette philosophie vous plaise :-)
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