Le passé n’est plus ce qu’il était

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Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

Merde, la gâche sous l’auvent de la poste principale est déjà prise par trois mecs patibulaires et leurs clébards. En plus, il commence à vaser, et j’ai l’impression que cela n’est pas près de s’arrêter ! Putain de nuit qui s’annonce ! En désespoir de cause, j’ai bien le 115, mais ce sera vraiment en ultime ressort. Ça chlingue trop, et il y a toujours une bande de paumés qui puent, pètent toute la nuit quand ils n’ont pas de crise d’épilepsie. En plus, c’est super craignos, question chourave, et tu dois dégager à sept heures du mat, quand tu arrives juste à fermer les écoutilles. D’accord, y a à bouffer, mais que de la merde décongelée, servie par des greluches qui vous reluquent, façon morale de bonne sœur. Même les chiens n’en veulent pas. Et pas une goutte de pousse-au-crime.

Dans ces cas-là, une solution s’impose : acheter du lourd pour tenter d’amadouer un cave en lui échangeant une bonne rasade de raide contre une petite place. Il me reste justement vingt balles, juste de quoi me payer un litre de vodka. Je ne sais pas pourquoi, mais ce nectar reste toujours le préféré des routards, comme moi ! Un reste de l’influence slave, sans doute. Alors, j’entre dans le premier arabe venu pour lui acheter mon sésame.

Mon bidon en poche, je remonte la rue d’Alsace, pour rejoindre la place Jeanne d’Arc. Y a toujours du monde dans le coin, et j’y ai peut-être des potes. C’est le cas. Tout autour de la statue de la Pucelle, y a foule sous le pont du chemin de fer. Une cour des Miracles, dans laquelle, ce sont les clébards les plus propres. Je tombe sur Yvan et sa nouvelle meuf. Une apprentie qui doit avoir la moitié de son âge. Elle doit marcher à l’héro, à la vue de sa gueule de défoncée et de ses bras tout troués. Ça m’a l’air d’être le grand amour, version SDF ! Ils se bécotent comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis la guerre. Des vrais clebs qui se lèchent le cul ! À moins qu’elle le récompense pour lui avoir déterré sa dose du jour !
— Salut Yvan, lui dis-je en lui tendant la boutanche, côté goulot.
— Salut Tonio ! Toi, tu veux quelque chose ! Y’me répond, tout en commençant à téter le biberon.
— T’aurais pas une petite place pour moi, des fois ! Rien que pour cette nuit.
Il se pourlèche les babines, tout en tendant le flacon à sa grognasse. La frangine, elle y va pas par 4 chemins ! Une descente digne d’un soûlard ! Question d’hérédité, certainement !
Le Russe réfléchit, émet un rot qui résonne dans toute la place, avant d’aboyer :
— Plus d’espace, car j’ai pas envie que tu pelotes ma gonzesse toute la nuit. Elle est à moi. À moi tout seul ! Va donc place Saint-Sernin, y a toujours de la gâche là-bas.
— T’es gonflé, mec ! Tu sirotes la moitié de mon flacon, et tu m’offres pas l’hospitalité ! Ya plus de manières chez les branques d’nos jours ! Tout fout le camp !
— J’te dis de te casser ! J’ai pas besoin d’un baron comme toi qui tient la chandelle. Casse-toi, j’te dis !

N’ayant plus la force de me castagner, je m’esbigne, la queue basse comme un clébard qui a les foies. Il fut un temps où j’aurais cherché la bagarre. À l’époque où j’avais encore des balloches et des crocs ! Que vingt ans de galère ne m’avaient pas cigogné ! Amélie venait de me lourder. Amélie, mon seul amour. Remarque, j’l’avais bien mérité ! J’l’avais emmanché dans une combine pas très catholique. Elle y a laissé des plumes, plus quelques biffetons ! Alors, elle m’a largué comme une vieille fumeuse. J’me suis retrouvé à la rue, complètement à la masse, et, depuis, j’y suis toujours ! À essayer de vivre au jour le jour, sans savoir ce dont le lendemain sera fait. Un vrai cador. Remarque, j’m’y suis fait des potes, et même des moments de panard. J’ai sauté quelques souris, j’ai vu un peu de pays, et ne me suis jamais fraisé jusqu’à en perdre la boule !

Me v’là, près de la bicoque du Bon Dieu. Incroyable, y a une gâche mahousse sous le plafond ! À l’abri, en plus ! Je m’dépêche de poser mon barda, installe mes deux sacs à viande et les couvre de trois cartons qui traînaient. Me v’là le prince de la rue ! De quoi croire de nouveau à quelque chose ! Heureusement, il me reste la moitié de la boutanche ! Rien de mieux pour commencer à pioncer dans la bonne humeur.

Une fois installé, je ferme les écoutilles, alors que les calbombes s’éteignent. Après une dernière lampée, je sens une main se poser sur ma vitrine. J’ouvre une gobille, pour découvrir une greluche. Une greluche qui me dit quelque chose. Une tronche de Madone, façon photo de mode.
— Antoine, Antoine, enfin je t’ai retrouvé !
En plus, elle m’appelle par mon blaze, alors que je la connais ni d’Éve ni d’mes dents !
— Antoine, c’est moi. C’est moi, Amélie ! J’appartiens à l’armée du salut maintenant !
Merde ! Amélie. J’ouvre plus grand mes gobilles, et sa frimousse me renvoie à mon passé. C’est bien elle. En plus daronne, mais en plus classe. Qu’est-ce qu’elle fout là ?
— Antoine, si tu veux, tu peux venir chez moi. Il y a de la place, maintenant.
Mon premier réflexe me scie ! Pour une fois que je trouve une super place, je dois la quitter. Heureusement, les quelques neurones qui me restent me rappellent à l’ordre : c’est Amélie. Ne gâche pas une seconde chance ! Putain, mec, remonte à la surface et suis-la !

Je me lève péniblement, en essayant de remettre de l’ordre dans mes échasses, et m’apprête à prendre mon barda, lorsqu’elle me glisse, de sa voix de Madone :
— Laisse tout cela ici, cela fera un heureux. Je t’ai gardé une pièce rien que pour toi !
Alors, j’obtempère et la suis comme un petit chien, après un dernier coup d’œil au clocher de Saint-Sernin, où, dès demain, j’irai mettre un cierge !

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Norsk · il y a
Je dois avouer que j'ai dû rechercher quelques mots ! :-) Sympa comme tout cet Antoine ! Je ne suis pas sûre d'avoir compris la fin. Je m'attendais à une sorte d'illusion...
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Youri Billet · il y a
Oui je rejoins tout à fait Camille Berry sur ce point de comparaison avec Audiard... Et votre titre ! Il résonne en moi après l'écriture de ce texte-là... https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage.
Qu'en pensez-vous ?
Y

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Gérard Muller · il y a
Merci Youri, je vais regarder votre texte.
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Camille Berry · il y a
Du Audiard dans ce texte mené à fond la caisse... J'aime beaucoup !
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Gérard Muller · il y a
Merci Camille pour la comparaison avec un de mes maîtres !
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Pierre LE FRANC · il y a
Belle histoire bien racontée. Même si je doute que les rêves des SDF et de tous les paumés du trottoir se terminent en happy end. Les amours perdues ne le sont pas toujours.
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Gérard Muller · il y a
Merci Pierre.
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Gina Bernier · il y a
Parler des SDF sans en être un....ne doit p
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Gina Bernier · il y a
le commentaire est parti sans que je ne finisse de l'écrire...Ne doit pas être facile.Et celui-ci a une chance certaine de retrouver son amie.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette experience à ne pas rater, Gérard ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Felix Culpa · il y a
Merci pour cet excellente lecture, pour ce beau moment, pour ce film, pour cette tranche de vie scènarisée avec maestria !
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Tnomreg Germont · il y a
Excellent et très léger !
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Mireille Bosq · il y a
La balade des urbains perdus. Celui là rencontre la chance de sa vie. Ça arrive ?

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