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Le passé d'Ina

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Plumette

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Paris, 23 juillet 2020

« Article 14 : Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; et la traite des esclaves est interdit sous toutes formes »
Ina était confortablement installée à la terrasse d’un café parisien qu’elle aimait beaucoup. Il était simple mais situé juste en face de son immeuble. Depuis qu’elle s’était installée en France, la jeune femme y venait tout le temps. A force, Ina connaissait tous les serveurs, et même le patron du café. Ce jour-là, elle était en congé mais elle s’ennuyait. Son téléphone portable avait rendu l’âme quelques jours plus tôt et ses amis étaient tous partis en vacances chacun de leur côté, avec leurs familles.
Ina, elle, n’en n’avait pas. Ni parents, ni sœurs ou frères, ni mari, ni enfants. Ce qui était compréhensible après tout ce que la pauvre femme avait enduré...
C’est ainsi qu’elle se retrouvait à lire un prospectus sur les Droits de l’Homme qui se trouvait sur une des tables du restaurant. En lisant tous ces articles qui avaient été écrit au fil des siècles, elle se dit que ce n’était que des mots alignés sur du papier. Malheureusement, tout le monde ne respectait pas les Droit de l’Homme. Ina en avait la preuve. Cette preuve, c’était ce qu’elle avait vécu pendant toute sa jeunesse et c’était aussi ce qu’avait vécu sa famille et ses proches. Pour Ina, cet enfer s’était arrêté l’an dernier. Pour les siens, l’enfer a persisté durant toute leur existence...

Au fin fond de l’Afrique, 23 juillet 2010
Ina avait cinq sœurs, Rubi, Nasha, Kayla, Hawa, Ama et deux cousines Faiza et Keisha. Elle avait aussi six frères et trois cousins.
Elle aidait les membres de sa famille dans leur travail pour trouver de la nourriture. Ina et sa famille étaient pauvres. Ils vivaient tous entassés dans une petite maison que la famille avait construite elle-même avec des bambous et des morceaux de ferrailles. Ils habitaient dans un camp où d’autres familles, comme eux, vivaient entassées dans des maisonnettes semblables.
Les enfants de la famille d’Ina allaient parfois à l’école, mais pas tout le temps car elle se trouvait très loin de leur logement. Les garçons y allaient plus souvent qu’Ina, ses sœurs et ses cousines car ces dernières devaient rester au foyer pour faire le ménage ou pour aider les adultes à travailler. Tout se passait relativement bien, quand, un soir, c’était un 23 juillet, toutes les habitudes de la famille allaient changer.
Tout le monde était parti se coucher quand, soudain, on entendit au dehors des coups de fusils. La mère d’Ina prit ses enfants dans ses bras, et sa tante fit de même avec Faiza et Keisha. Les coups de feu retentissaient plusieurs fois au-dehors. Il y avait des cris perçants.
Rubi, la cadette de la famille se mit à pleurer. Sa mère la berça doucement dans ses bras, mais elle n’en menait pas large non plus.
Soudain, on enfonça la porte de la maisonnette de la famille d’Ina et un homme cria :
- Allez ! Debout là-dedans !
Des hommes s’engouffrèrent à l’intérieur et emmenèrent de force Ina et sa famille dans un camion. Ils furent enfermés dans de grandes cages, avec d’autres familles du camp. Le camion démarra et roula pendant plusieurs heures.
Puis quand il s’arrêta les ravisseurs menottèrent les prisonniers et les emmenèrent dans un autre camp, mais, cette fois, il y avait de grandes tentes qui étaient dressées. Les hommes furent séparés des femmes. Ina, sa mère, sa tante, ses sœurs et ses cousines furent donc transportées sans ménagement dans une tente qui contenait déjà d’autres femmes. Des hommes à la peau blanche étaient en train de les marquer au fer rouge. Les pauvres femmes poussaient des cris stridents.
- Dorénavant, vous serez nos esclaves et vous nous obéirez, sales nègres ! dirent les hommes blancs.
Après quoi, ils fouettèrent les femmes et les enfermèrent dans des cages. C’est ainsi que la vie d’Ina comme celle de toute les autres personnes de couleur, devint un enfer.
Ina n’avait plus du tout de nouvelles de son père, de son oncle et de ses frères et cousins. Elle passait ses journées à travailler pour les hommes blancs. Ina se faisait fouetter jusqu’au sang pour un rien. Chaque soir, elle devait offrir son corps aux hommes blancs. C’était le sort des femmes noires.
Chaque mois, les hommes blancs vendaient des « nègres », comme ils les appelaient. Ils allaient ensuite en chercher d’autres un peu partout sur le continent africain. Les femmes, n’étaient faites que pour « divertir » les hommes blancs, quel que soit leur âge. Quand certaines tombaient malades, on les laissait mourir petit à petit ou on les tuait directement.
Un jour, Ina entendu dire que son père et un de ses frères s’étaient fait tuer pour avoir tenté de s’échapper. Son oncle, ses cousins et ses autres frères avaient été vendus.
Ina mit beaucoup de temps à se remettre de cette nouvelle.
Sept ans passèrent.
Les femmes n’en pouvaient plus d’être traitées comme des objets, alors, une nuit, elles décidèrent de se rebeller. Mais, les hommes blancs étaient plus nombreux. Ils purent facilement les neutraliser. Beaucoup furent martyrisées, mais, Ina et sa mère réussirent à s’échapper. Malheureusement, le chef du camp les rattrapa. Il prit Ina par les cheveux, et, avec sa cravache la fouetta jusqu’au sang. La mère s’interposa entre sa fille et le chef et reçu les violents coups à la place d’Ina. Une flaque de sang se forma autour de la mère. L’homme cracha sur elle et continua à la frapper.
- Va-t’en, murmura la mère d’Ina à cette dernière. Pars avec ta tante, tes sœurs et tes cousines.
Ina, horrifiée, ne pouvait pas bouger.
- Va-t’en, lui répéta sa mère.
La jeune fille s’échappa de la tente et, le spectacle qui l’attendait dehors la fit défaillir. Des corps de femmes entassés, les uns sur les autres. Ina appela discrètement les autres membres de sa famille. Personne ne répondit. Soudain, elle trébucha sur un corps. Ina se releva et constata avec horreur que c’était celui de sa tante. Elle avait les yeux grands ouvert, des larmes coulaient le long de ses joues. Sa tante tenait le cadavre de ses filles, à moitié déchiqueté. Ina faillit pousser un cri mais se retint, de peur que les hommes blancs ne la surprennent. Elle continua sa route, avec l’angoisse de voir ses sœurs gire sur le sol. Malheureusement, ce fut le cas. Les sœurs d’Ina étaient à quelques mètres plus loin. Leur corps était entier mais ils étaient recouverts de sang. Ina se laissa tomber à genoux et pleura. Puis, entendant les hommes arriver, elle se releva et prit la fuite. Elle voulait aller loin, loin de ce camp, loin de cet enfer.
Ina réussit à entrer clandestinement en Europe mais ce fut un long et périlleux voyage. Elle se procura une carte d’identité et pu avoir la nationalité française. En Europe, elle espérait ne plus jamais revivre ce qu’elle a vécu.
Grâce à de belles rencontres Ina vécut de petits boulots et gagner un peu d’argent. C’est ce qui lui permit de faire des études d’infirmière. Une fois son diplôme en poche, elle put décrocher un premier emploi, et ainsi louer un petit appartement en plein centre-ville de Paris. En parallèle elle continuait de parler de l’esclavagisme, du racisme et du sexisme autour d’elle et, créa même un site internet pour sensibiliser la population. La jeune femme restait bien consciente que tout l’enfer qu’elle avait vécu resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Elle savait cependant qu’elle avait eu beaucoup de chance d’avoir survécu et d’avoir pu fuir. Heureusement, Ina est allée de l’avant et a su passer à autre chose. Elle savait que, même si dans certains pays, l’esclavagisme n’existait plus, il était toujours en vigueur ailleurs.
Elle en était la preuve vivante.

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
Bravo Plumette,
et merci pour ce texte magnifique et bien écrit. Je te soutiens et j'espère que tu iras loin.
Je t’invite également à lire un texte que j’ai écris et à le soutenir si tu le trouves à ton goût.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zohra-ma-cherie
Samia

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Joël Riou · il y a
Un texte, un de plus malheureusement, mais nécessaire, sur la condition féminine, désastreuse en ce XXI ème siècle.
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Danielle Battaglia · il y a
C'est le genre d'histoire qui me touche et me fait très mal. Je ne peux pas concevoir qu'au moment où j'écris ce message des êtres humains qui n'ont rien à se reprocher puissent être exploités de la pire des façon. C'est une honte pour l'humanité. Toutes mes voix et oui, vous méritez de gagner.
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Plumette · il y a
Merci Danielle pour votre beau commentaire. Je suis entièrement d'accord avec vous. C'est un des sujets qui me met hors de moi et qui me rend triste. C'est pour cela que je tenais vraiment à écrire quelque chose à ce propos. Malheureusement, je ne fais pas partie des finalistes. Mais bon, ce n'est pas grave, au moins, j'aurai pris plaisir à inventer et à écrire l'histoire ! :-)
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Danielle Battaglia · il y a
Dommage parce que c'était une vraie cause !
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Muhijuka Augustin Black Prophet · il y a
j'adore,t'a une Belle plume tu va gagner.
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Plumette · il y a
Merci Muhijuka ! Malheureusement, je ne vais pas gagner car je ne fais pas partie des finalistes. Mais, je te remercie pour ton compliment et tes encouragements qui me font plaisir ! :)
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Tez · il y a
Très beau texte ! mes voix !
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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Guy Roland Amoikon · il y a
C'est fait, vous avez ma voix... Félicitations pour votre texte
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Parisienne-grisée · il y a
3 voix pour votre texte. Merci pour ce récit très touchant qui laisse entrevoir une lueur d'espoir.
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