Le passage

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Ecrivaine en herbe. Rêveuse invétérée. Espère que mes écrits vous feront voyager, vivre la vie d'un autre  [+]

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Je pose la main sur la poignée de porte. Le bois craque. La poignée est rouillée. Je l’ouvre. La pièce qui s’impose à moi est gigantesque. Le sol est recouvert d’un tapis écarlate, taché par endroit. Les murs en pierre grise sont recouverts de tentures rouges et jaunes. L’ambiance est sinistre, mais je ne peux m’empêcher d’être fasciné. Je lève la tête. Le plafond est très haut. L’architecture me fait penser à celle d’une église gothique. Je compte six arcs brisés. Le tout est éclairé par de grands lustres en cristal. Je n’aurais jamais imaginé qu’un tel endroit puisse se cacher derrière cette porte. Le silence est de mise. Tout est calme. Je frémis. Qui sait ce qui peut se cacher derrière ces tentures ? La porte que j’avais laissée ouverte derrière moi se referme dans un claquement qui résonne dans la pièce. Une paire d’aile noire me frôle. Je sursaute. Je suis l’apparition des yeux. La chauve-souris tourne autour de moi. Elle n’a pas peur. Elle est chez elle, après tout. Je suis l’intrus. Elle volète devant mes yeux. Pendant un instant, je lui trouve des expressions presque humaines. Je secoue la tête. La fatigue me joue des tours. Le petit animal va vers le plafond. Puis il pique vers le sol. Je contemple son ballet silencieux. Je ne comprends pas ce que je fais là.

La chauve-souris a disparu. J’avance dans la grande salle. Chaque pas que je fais rencontre son écho. Je commence à être pris de tremblements, sans que je puisse m’expliquer pourquoi. Que fais-je ici ? Pourquoi ai-je poussé cette porte ? Je n’aurais pas dû chercher de l’aide ici. Il me vient clairement à l’esprit que je devrais fuir. Quelque chose n’est pas normal. Ma respiration se fait de plus en plus difficile. Sifflante. Ma poitrine me fait mal. Ma tête tourne. Je continue d’avancer. Il est clair que personne ici ne saura m’indiquer la route à prendre. Il est clair qu’il n’y a personne. La seule route que je vois est ce long couloir. Il doit bien se finir un jour. Il faut qu’il s’arrête quelque part. Je continue.

Mes pas sont lourds à fur et à mesure que j’avance. Mes yeux me piquent. Je sens des larmes qui coulent sur mes joues. Je m’essuie le visage du revers de la main. Je la regarde. Horrifié. Ce ne sont pas des larmes. Pas ordinaires, du moins. Je saigne. Mon cœur bat la chamade. Mais je ne peux plus m’arrêter dans ma progression. Je ne peux plus. Mes jambes ne m’obéissent plus. Elles semblent recevoir des ordres de quelqu’un d’autre, à présent. Les lustres s’éteignent. Je ne vois plus rien. J’entends un ricanement. Il ne vient pas de cette pièce. Je n’arrive pas à le localiser. Je veux faire demi-tour. Je dois faire demi-tour. Je ne peux pas.

Ce couloir ne finira donc jamais ? Je regarde les murs, tandis que mon corps continue de se mouvoir. Les tentures sont toutes identiques. Mon regard se pose sur le sol. Je n’ai jamais vu un tapis aussi long. Les motifs ne cessent de se reproduire. Une lumière scintille au loin. Je me mets à courir. Je ne savais pas que je pouvais courir aussi vite. Les tentures ne sont bientôt plus qu’un paysage flou. Mon corps s’arrête. Je suis face à un tableau. Gigantesque. Une petite lumière fixée au mur l’éclaire. La lumière est faible. Je regarde le tableau. C’est un portrait. Un homme au teint pâle, habillé d’une redingote verte. Sa chemise blanche est tachée par endroit. La lumière est de plus en plus faible. Je ne vois presque plus les détails de la peinture. Les yeux de l’homme semblent s’être posés sur moi. Eux, je les vois encore très clairement. Ils sont rouges comme le sang. Je suis pétrifié. Mes membres, qui ne voulaient pas se stopper dans leur course auparavant, sont bloqués. Je passe ma main sur ma jambe gauche. Je tente de la faire bouger. Je n’y arrive pas. Je suis comme fixé sur le sol. Je reporte mon regard sur le tableau. L’homme a disparu. Il ne reste plus que la chaise sur laquelle il était assis. Je la vois clairement maintenant. Elle est faite dans un drôle de bois. Très blanc. Très pâle. Laiteux, en fait. Ce n’est pas du bois. Je réalise avec stupeur que ce sont des os.

Le tableau tremble. Mes jambes aussi. Mon corps tout entier est secoué. Ma poitrine est lourde. Je ne peux plus respirer. Je suis en train de mourir. Le tableau grince, et s’ouvre, comme une porte. La pièce se met à tourner. Du moins, c’est l’impression que j’ai. Je ne peux pas détacher mon regard de ce tableau. De cette porte.

Le tableau est totalement ouvert, à présent. Je sais ce qu’il y a derrière. Je sais ce qui m’attends, à présent. Je ne reverrais jamais l’extérieur. L’homme du tableau se dresse devant moi. Sa longue chevelure d’ébène attachée par un fil d’or tombe en cascade sur son épaule droite. Sa redingote verte m’apparaît bien plus sombre, maintenant. Son visage translucide rend ses yeux écarlates encore plus terrifiants. Mon regard tombe sur le col de sa chemise. Les taches. Elles sont noires. Non, rouges. C’est du sang. L’homme me regarde. Il est calme. Sa bouche se fend d’un rictus. Je frissonne. Je regarde ses dents. Ses canines pointues sont les seules que je parviens à distinguer. Un liquide rouge s’écoule de sa bouche à sa chemise. Ah. C’est donc ça. Je comprends mieux. La peur s’est envolée. Elle est remplacée par la fatalité. Il n’y a plus d’échappatoire. La faible lumière s’éteint. J’entends un bruissement. Quelque chose fond sur moi. Je sens une morsure dans mon cou. J’ai froid. Je ne sens plus rien.
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